Penser le digital, transformer les agences

DigitalL’avènement du numérique ne signifie pas seulement pour les agences l’ajout d’une compétence nouvelle. La plupart d’entre elles, pour ne pas dire toutes, intègre désormais une offre digitale. Mais celle-ci est trop souvent définie et mise en oeuvre comme une boite à outils supplémentaire venant se juxtaposer aux moyens et canaux traditionnels de communication.

A ce titre, le « digital » risque toujours de devenir un silo comme un autre, fonctionnant à travers des logiques de frontières et de séparation.

Or l’univers numérique se caractérise par l’avènement d’un flux fait d’interactions permanentes. Nous évoluons dans un écosystème qui fait désormais la part belle à la logique de processus, de multiplicité et de relation. Ce dont témoigne notamment la prolifération des conversations entre les marques, les consommateurs et les différentes parties prenantes.

Les agences ne pourront plus très longtemps continuer à appréhender ce flux à travers des catégories de pensée et d’action obsolètes. La logique du silo, tant dans sa dimension intellectuelle que fonctionnelle, a vécu. Il ne s’agit pas ici de substituer un nouveau modèle extérieur à un autre mais bien de partir de la réalité de l’écosystème numérique. Et, partant de cette réalité, de trouver, par émanation, les formes d’action et d’organisation adéquates c’est-à-dire capable d’engendrer de l’(inter)action efficace et féconde.

Autrement dit, flux, processus, multiplicité et relations doivent trouver leur traduction dans les modes d’organisation et de fonctionnement des agences. Décloisonnement, transversalité, interactions, réactivité doivent guider les réorganisations, inspirer les nouvelles manières de créer et de produire, nourrir les nouveaux modes de management.

L’organique doit se substituer au mécanique. Faire vivre une marque signifie désormais organiser sa croissance et sa prolifération au sein d’un écosystème mouvant et pluriel. Créer et faire jouer de l’unité dans la multiplicité, maîtriser les contenus dans des stratégies de communication nécessairement diverses mais intégrées.

Ce qui suppose de nouvelles logiques d’organisation, de nouveaux modes de vie. Ouverture, porosité, souplesse et interactions doivent être constitutives. L’agence d’aujourd’hui, accordée à son écosystème présent, est d’emblée une structure fonctionnant en réseau, capable de mobiliser des compétences variées autour d’un projet donné. L’unité de temps, de lieu et d’action est désormais à comprendre comme souple et ponctuelle. Les structures lourdes et dispendieuses, multipliant et juxtaposant les directions et les équipes en les fixant dans des locaux toujours plus grands, ont vécu.

Place à des agences organiques capables d’adapter sans cesse leur périmètre aux nécessités de leurs actions. Place à des équipes légères, soudées mais évolutives. Place à des bureaux où les espaces se dédoublent entre permanents et intervenants mobiles, favorisant leurs rencontres. Salariés et free-lance ont ainsi vocation à collaborer toujours davantage au sein d’unités de travail qui se composent et se recomposent au gré des besoins.

De telles mutations ne sont en réalité que la traduction la plus avancée, la plus exacte comme la plus efficace, des modifications de l’écosystème dans lequel évoluent désormais les agences. En ce sens, le digital n’est rien d’autre qu’un puissant révélateur des nouveaux modes de communication et d’interactions qui sont désormais nôtres. Il constitue une chance pour les agences : celle d’être au diapason d’un monde dejà là et ainsi capables de participer à sa création permanente, nécessairement ouverte et plurielle.

Jean-François PASCAL

Les rythmes de l’immanence

J’ai d’abord vu dans le travail de Mr Post la musique.

Il découpe, il colle, il dessine, il grave, papier, bois,toile; il compose. J’ai d’abord vu les pulsations qui s’organisent entre motifs, formes et couleurs. Cette circulation, toujours plurielle, est le fruit du travail du compositeur, d’un art des agencements qui fait naitre, morceau après morceau, les modulations d’une infinie (re)composition.

Découpages-collages, encres de chine, bois gravés et bien sûr peintures, à chaque fois Mr Post utilise les ressources propres à chaque médium, sa capacité spécifique à fabriquer du musical. Qu’il s’agisse des enchevêtrements et coulures d’encre ou des imbrications découpées collées ou encore des jeux de formes et de couleurs que délimitent et relient l’acrylique ou le spray, le spectateur participe à un voyage musical. A la surface de la toile, son oreille circule, ses yeux entendent, la contemplation se fait écoute et se déploie dans l’épaisseur sonore de la durée.

L’énergie des traits, l’intensité des motifs, les vibrations des couleurs, et d’abord leur mise en relation, animent ces compositions, crée les circulations musicales où ça joue où ça rythme. Dans la création de ces agencements, Mr Post anime ses compositions du jeu perpétuel du vide et du plein, de l’organisation de contrastes. Ce sont les différences de valeur, l’importance par exemple des espaces de réserve dans la toile, qui organisent la grande respiration musicale.

L’orchestration des différences ne se compose pas seulement en extension mais aussi en profondeur. Les aplats sont toujours illusoires. Même dans les découpages collages, leur mise en relation, en tension, creuse la perception et fait naître une troisième dimension. En peinture, la superposition impure des couleurs, les effets de transparence et de mixage,l’affleurement deviné ou affirmé de la toile brute, font plonger le regard. Le travail de gravure porte en son coeur ce processus: le motif n’apparaît qu’au fur et à mesure du creusement du support. Le positif n’est révélé qu’au fil du négatif. La surface tient sa vie de la profondeur qui la constitue et l’anime.

Jeu des différences donc, scansion du désir, pulsation vitale, art musical du mix et du scratch.

Or une telle musique est immédiatement de la pensée qui danse.

Mr Post se coule dans le rythme des immanences. Gilles Deleuze ou François Jullien s’y entendent. Flux, pulsations, procès indéfini, polarités qui scandent le devenir, compositions rythmées, durée féconde: l’artiste est un philosophe en action, un compositeur de perceptions sensations qui pensent, un grand vivant musicien rétif à la mort.

 Jean-François PASCAL

Le développement des jeux d’argent et de hasard: un pari éthique ?

L’éternelle suspicion à l’égard des jeux d’argent et de hasard

Les récentes discussions à l’Assemblée Nationale relatives à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne ont de nouveau placé le jeu au cœur du débat public.

Au nom de la morale ou de l’éthique des condamnations sans appel des jeux d’argent et de hasard ont parfois été prononcées.

Sans souci de distinction entre les jeux de cercle, les paris sportifs et les paris hippiques prochainement autorisés en ligne, certains parlementaires ont fustigé la promotion des jeux d’argent et de hasard en général.

Les arguments sont connus et récurrents : les jeux d’argent et de hasard constitueraient la part maudite du jeu, sa face sombre, synonyme de jeu pathologique et aliénant, d’exploitation mercantile des passions voire des vices. Plus ou moins implicitement le jeu est à nouveau stigmatisé comme corrupteur des  bonnes mœurs,  de l’intégrité morale de l’individu et de la société, de leur santé économique et psychique.

Avec pour corolaire le rôle donné à la puissance publique, pour ne pas dire aux institutions morales voire religieuses, de protéger l’individu contre lui-même à travers le contrôle et la prohibition.

Défense et illustration du jeu en général et des jeux d’argent et de hasard en particulier

Pourtant on sent bien que ces condamnations sans nuance versent elles-mêmes dans l’excès et les passions qu’elles dénoncent.

Elles manquent la manière dont le jeu nous constitue en tant qu’homme, elles manquent le rôle social de l’activité ludique mais aussi sa possible fécondité économique et sportive.

Ces condamnations reposent d’ailleurs sur une première confusion : elles établissent une frontière mal fondée entre le « bon » jeu, fantasme mêlé d’innocence et d’enfance, et le « mauvais » jeu marqué par les démons de l’argent et du hasard.

Or le hasard appartient à la nature même du jeu ; le jeu commence avec l’incertitude, avec une espérance de gain ouverte et jamais assurée. En ce sens jouer est un acte de foi et le pari, sportif ou hippique, n’est jamais loin du fameux pari pascalien où l’existence de Dieu, si incertaine soit elle, est espérance d’un gain infini à tout autre préférable.

De même, l’usage d’argent dans le jeu n’est rien d’autre qu’une manière de se mettre « en jeu », une façon d’intensifier la « mise » constitutive de toute activité ludique. Laquelle demeure fondamentalement improductive puisque même les jeux d’argent ne sont finalement qu’un transfert de richesse entre les joueurs.

Jouer c’est dépenser et se dépenser conformément à l’excès vital qui nous porte à créer, à inventer.

Hasard et argent ne sont donc pas des corps étrangers au jeu et à sa nature, capable d’en corrompre l’essence.

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C’est quoi être français ?

Francais

« Chers amis,

Je suis heureux de participer à ce rendez-vous citoyen que constituent les rencontres de Venasque. Heureux de débattre en votre compagnie de ce que signifie, aujourd’hui, être Français.

Alors, c’est quoi être Français?

Question directe, réponse personnelle.

Etre Français pour moi, pour l’Alsacien qui vous parle, c’est d’abord un mélange de destin collectif et de choix individuels qui font basculer des vies et façonnent une histoire familiale.

Etre Français, pour les Alsaciens entre 1914 et 1945, c’est ne plus l’être, puis le devenir à nouveau, et encore ne plus l’être pour enfin le redevenir.

Etre Français, pour mon grand-père maternel, c‘est refuser de devenir officier dans la cavalerie allemande en 1914 et s’engager dans les FFI en 44.

Etre Français, pour mon grand-père paternel, c’est aller à Besançon, en 1914, pour s’engager dans l’armée française puis c’est être expulsé d’Alsace, avec sa famille, vers l’Afrique du Nord en 1940, au motif qu’il était « inassimilable au Reich ».

Et ce fut pour mon père, débarqué à Saint Tropez en août 44 avec l’armée d’Afrique (chef d’une section du génie dont il était le seul métropolitain), perdre sa jambe en déminant le col de la Schlucht entre Vosges et Alsace.

Ce petit fragment d’histoire personnelle le dit mieux qu’une longue démonstration : être Français n’est pas une construction artificielle  et accessoire mais bien un identifiant essentiel qui participe à la signature d’une vie.

Pour autant, le même Alsacien qui vous parle, le Mulhousien pour être plus précis, est aussi l’habitant du pays des trois frontières. Il regarde depuis toujours vers l’Allemagne et la Suisse, vers l’Europe. Il vient d’une terre d’échanges et de passage, de croisement des marchandises, des langues et des cultures.

Il se souvient de son père qui défendait ardemment, dès les années 50, la réconciliation franco-allemande et le dialogue entre les deux peuples.

Il est ce Français pour qui la nation n’a jamais ressemblé à sa caricature nationaliste.

Laissons là les replis et les crispations, la réduction à une identité figée et fermée, dont il faudrait défendre la pureté.

Laissons là ceux qui portent le drapeau d’une France morte.

Je préfère la passion d’une France vive, celle de l’identité en mouvement, la passion d’une France solidement enracinée, d’autant plus riche qu’elle est ouverte.

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Un corps à l’oeuvre

« Le sang qui baigne le cœur est pensée »[1]

« Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle »[2]

  

A tous les bons lecteurs doués d’oreille

et de cette qualité si rare qu’est la rumination…

 

« On ne s’intéresse pas assez au corps des écrivains : il a la même importance que leurs livres. (…) Le corps, donc, pas l’image. Ce corps là, cet ensemble de gestes ou d’intonations, ce système nerveux là. (…) Il y a bien continuité de tissu et de rythme entre les livres et la façon dont le corps qui les a écrits marche, parle, se tait, apparaît, disparaît. »[3]

Nous cherchons l’écrivain à travers son texte et voici que Philippe Sollers nous présente son corps. Continuité ­­­­– de « tissu » et de « rythme »­­­­ –­ entre les mots qui font corpus et ce corps pris dans ses mouvements, sa parole, sa manière d’être là. Corps et langage.

Ou comment faire entendre, au plus juste, tout ce qui (se) joue dans l’expérience de notre corps. Qu’est-ce à dire ? Que ce tissu de sensations et de perceptions n’a de cesse en l’homme de se moduler à travers des signes et singulièrement des mots. Ce corps articulé fonde l’écriture. Et plus généralement, le cours de la pensée.

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