Elus, journalistes et communicants: comment passer de la défiance à la fabrication d’un nouvel esprit public ?

 

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Cosigné avec Thierry Wellhoff, Président de l’agence Wellcom et de Syntec Conseil en Relations Publics, mon article publié dans le 6ème numéro de l’excellente revue « Parole Publique »:

Les multiples visages de la défiance

 Les acteurs politiques, les journalistes et les communicants partagent aujourd’hui un privilège peu envié, celui de la défiance.

Leurs prises de parole, dans l’espace et le débat public, font l’objet d’une suspicion de principe. Que leur reproche-t-on ? De ne pas avoir « d’objectivité » et d’être de parti pris. De faire de la communication un outil de manipulation. De défendre, dans un mélange de cynisme et d’incompétence, de manière plus ou moins dissimulée, des intérêts partisans ou personnels.

Ces critiques ne sont pas seulement portées par l’opinion publique, elles sont aussi relayées par les acteurs politiques, les journalistes et les communicants eux-mêmes. Chaque « corporation » les utilise, à l’occasion, à l’encontre des autres groupes professionnels qui constituent pourtant ses partenaires fréquents.

Ainsi les élus ne manquent pas de s’emporter contre les médias accusés de déformer systématiquement le sens de leurs actions et le contenu de leurs paroles. De nombreux acteurs politiques disqualifient aussi le travail des communicants en le réduisant à des dispositifs de manipulation de l’opinion publique, déconnectés du sens et de la réalité des politiques menées. Ce qui n’empêche pas certains, de faire appel à des « spin doctors » afin de récolter justement les bénéfices, réels ou supposés, de ces techniques manipulatoires…

A leur tour, les médias sont prompts à transformer la vigilance critique en suspicion permanente. Les motivations et les buts des acteurs politiques peuvent ainsi être systématiquement réduits à des enjeux de pouvoir et d’intérêts personnels. De même,  à l’encontre des communicants, un procès est souvent instruit en subjectivité (valoriser le point de vue et les intérêts de son seul client) et en manipulation (pression et complaisance).

Ces critiques, qu’elles émanent d’une corporation ou de l’opinion publique, ne peuvent être balayées. Elles pointent des comportements réels. Mais il importe de les nuancer, parfois de les déconstruire, et de distinguer notamment les pratiques usuelles réglées par des déontologies et les dérives.

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Qui a peur du socialisme libéral ?

francois-hollande_ConfVoici l’article publié ce jour dans les pages Rebonds de Libération:

Voilà que l’on s’affole. A droite comme à gauche, le « Pacte de responsabilité » et sa récente déclinaison suscitent les commentaires des uns et provoque la désorientation des autres.

François Hollande esquisse un discours de vérité qui constitue une rupture. Rupture d’abord dans sa manière de gouverner : il s’agit enfin de faire correspondre les paroles aux actes et plus largement d’inscrire ceux-ci dans un récit qui fait sens. Rupture ensuite par rapport à un socialisme de gestion trop souvent honteux en même temps qu’inabouti. « Dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit » suffit en effet à initier la rénovation du socialisme français.

Le socialisme de François Hollande s’inspire autant de la social-démocratie que du nouveau travaillisme ou de la gauche américaine. A leur image, il fait le pari d’une politique de l’offre pour laquelle il n’y a de distribution possible qu’à partir de la création de richesses. Politique qui renonce au recours systématique à la dette publique pour financer les avantages sociaux.

Ce socialisme tente de fabriquer des compromis entre les libertés et la solidarité, les dynamiques individuelles et les régulations collectives, les initiatives de la société civile et le volontarisme de l’Etat. Il renonce à un étatisme convenu, à une conception centralisée et autoritaire de l’action publique. Il met en valeur les ressources de la société civile, les vertus de la régulation contractuelle et du compromis. Il fait le pari, à travers d’une nouvelle organisation territoriale, d’une puissance publique décentralisée, d’un Etat-providence rénové.

Notre monde a changé. Il est tissé d’échanges généralisés et de flux, d’acteurs individuels et d’appartenances multiples. Notre société est riche de ses diversités, multiculturelle, mais aussi fragmentée et inégalitaire. Face à cela, les outils d’une politique progressiste doivent changer. C’est en ce sens que nous avons besoin d’un socialisme transformateur réconciliant l’idéalisme et le pragmatisme, en prise sur le monde d’aujourd’hui.

S’agit-il d’un socialisme libéral ? Devrions-nous nous excuser de cette référence directe à Carlo Rosselli et au Parti d’Action qui s’est opposé en Italie, dans les années trente, à la montée des totalitarismes ? Devrions-nous être honteux de reconnaître le rôle du marché et de la concurrence lorsqu’ils sont créateurs de richesses et s’opposent aux monopoles constitués ? Assumons d’encourager l’autonomie source d’épanouissement et de responsabilité, assumons d’encourager l’esprit d’initiative et d’entreprise, source de création, pas seulement économique.

Car ce « socialisme des libertés », pour reprendre le terme de Monique Canto Sperber, défend l’esprit public et se donne tout autant pour fin la justice et la protection sociale, la réduction des inégalités et la promotion des solidarités. Il promeut ce qui fait société et soutient le principe d’une action collective et volontariste.

Ce socialisme n’est donc en rien un socialisme d’accompagnement.

Etre socialiste libéral, ce n’est pas dire qu’un autre monde est possible, c’est faire jouer tous les possibles de notre monde, ici et maintenant.

C’est pourquoi, il appartient au Président de la République d’aller jusqu’au bout de son effort de clarification. Cela permettra à son action de réforme de prendre toute son ampleur. Cela rendra à la parole présidentielle toute sa puissance. Cela privera la droite d’une importante ressource tactique car elle avait indûment capté, grâce au surmoi communiste de la gauche française, des valeurs qui appartenaient en propre à la social-démocratie et au socialisme. Cela placera François Hollande dans la situation historique de réussir ce que ni Mendès France, Michel Rocard, Jacques Delors et Dominique Strauss-Kahn n’étaient parvenus à faire : donner au socialisme français le visage de la modernité, le rendant ainsi apte à faire réussir la France dans une mondialisation enfin assumée.

Monsieur le Président encore un (petit) effort pour être révolutionnaire !

 Jean-François PASCAL

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Tank n°7 – « Hasard + Big-Data = l’équation impossible ? » – Entretien avec Thibaut Munier, Directeur Général de 1000mercis

Tank_LuxeLe 13 décembre sort le numéro 7 de l’excellente revue Tank, initiée et animée par Olivier Breton et Pascal Beria.

En avant-première, je vous propose de découvrir la version longue d’un entretien (publié p.18 et p.19) que j’ai réalisé avec Thibaut Munier, le Directeur Général de 1000mercis.

Où il est question de Big-Data et de Sérendipité …

Big data et data mining sont aujourd’hui au cœur du champ publicitaire et des pratiques marketing. Que se cache t-il derrière la désormais toute-puissance des données ? Quelles sont les problématiques liées à leur collecte, à leur analyse et à leur exploitation ? Face à la prédictibilité grandissante des comportements et des préférences, que reste-t-il de la sérendipité, de notre goût pour les rencontres fortuites et inattendues ?

1) Dans le champ publicitaire et marketing, les notions de «Data mining » et de « Big data » sont aujourd’hui omniprésentes. Que désignent ces termes ?

 Ces termes désignent d’abord un nouveau type de données. Ainsi les données issues de l’utilisation des réseaux sociaux constituent des données non structurées. Ces données sociales correspondent aux interactions des internautes entre eux et avec les marques. Elles peuvent par exemple prendre la forme de commentaires ou de posts et elles constituent alors un verbatim des conversations.

Autre exemple, les données de navigation. On peut désormais, avec le recueil du consentement des internautes, enregistrer une partie de leur parcours de navigation sur les sites. Ces données pourront ensuite être exploitées par les annonceurs.

Ces données, de type comportemental, sont de plus en plus massives. Le terme même de Big data désigne l’importance du corpus des informations recueillies. A la différence des données déclaratives, ces données de navigation sont extrêmement variées (le temps de navigation sur un site, les pages visitées, les liens cliqués…) et volumiques. Il faudra d’ailleurs savoir les traiter en suite.

Cette production d’informations constitue un événement en soi car notre société, avec ses moyens technologiques, n’a jamais autant produit de données.

2) Concrètement comment s’effectue la collecte des données ? 

Il y a de nombreuses formes différentes de collecte. Par exemple, la navigation sur un site, sous réserve de l’accord de l’internaute, donne une occasion d’échange et de suivi d’informations via notamment la mise en place de cookies. L’enregistrement de ces données doit permettre d’optimiser la navigation future de l’internaute en améliorant les liens qui lui sont proposés.

Cela dit, chaque environnement pose des problèmes techniques et juridiques de collecte. La perception des techniques de collecte par l’internaute et les conditions de recueil du consentement de collecte des données constituent des sujets particulièrement sensibles. 

3) Quels sont les enjeux pour les marques ?

Les marques envoient beaucoup de messages en direction de leurs clients présents ou potentiels. Or il y a une déperdition importante non seulement quantitative mais aussi qualitative. Les internautes ont souvent un sentiment d’envahissement, d’une fréquence excessive des sollicitations ou encore de l’inadéquation de ces messages avec leurs attentes.

Il s’agit donc pour les marques d’être plus intelligentes, de savoir tirer partie de ces grands volumes d’informations et de leur richesse en terme de contenu. Beaucoup de données ne sont pas utilisées ou sont collectées de façon inutile ; l’enjeu principal est donc de savoir les traiter, les utiliser afin de mieux comprendre les comportements et les attentes des clients, de mieux communiquer avec eux. L’objectif est d’apporter au consommateur ce qu’il attend, à savoir un meilleur service et le moins de désagrément possible.

Au-delà d’ailleurs des bénéfices immédiats liés à une meilleure connaissance, l’enjeu est aussi de créer une différenciation, de se distinguer de ses concurrents par la qualité de la relation que l’on aura su nouer avec ses publics.

4) Y a-t-il un bénéfice évident pour l’usager ? Quels exemples peut on donner d’un bénéfice utilisateur ?

Malheureusement ce sont plutôt les exemples de désagrément qui s’imposent. Trop souvent, les usagers sont envahis de sollicitations qui ne sont pas au cœur de leurs préoccupations. C’est compliqué pour les marques de collecter toutes les informations qu’elles ont le droit d’utiliser, qui leur seront utiles et qui, in fine, leur permettront de tirer un surcroit de valeur perçu par le consommateur.

De là les interrogations à propos de ce qu’il est légitime de demander, de collecter, à propos de ce qui fait sens ou pas. Il faut aider les marques à être plus intelligentes et leur permettre ainsi de se distinguer. Le directeur d’un grand distributeur américain disait : « Je sais que je gaspille la moitié de mon budget marketing, le problème c’est que je ne sais pas quelle moitié ».

C’est encore très vrai aujourd’hui. Il y a un gaspillage formidable, souvent contre-productif et générateur de désagréments.

5) Les modalités d’extraction des données sur les réseaux sociaux (en particulier Facebook) sont aujourd’hui contestées qu’en pensez-vous ? La peur d’un système de surveillance numérique généralisé est-elle légitime selon vous ?

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La revanche du contenu

Il y a des apparences qui ont la vie dure. La multiplication des canaux de communication, médias digitaux et sociaux en tête, est souvent perçue comme une simple multiplication des moyens permettant aux marques de toucher leurs cibles.

La tentation est alors grande de réduire le message à sa plus simple expression en ne s’attachant qu’à sa déclinaison technique à travers un ensemble de canaux conçus comme de purs outils. Seule compte alors la stratégie de moyens à travers laquelle on empile les différents médias perçus comme des vecteurs devant toucher des cibles par définition passives et par nature prêtes à être impactées.

Or plus rien de cette épure mécanique ne fonctionne aujourd’hui. Sa conception de l’efficacité est caduque. Elle ne correspond en rien à l’écosystème au sein duquel se construisent désormais les relations aux marques.

A la racine, la notion même de « message » vacille. Idem pour les concepts de « canal » et de « cible ». Toutes ces catégories ont en commun un modèle vertical dans lequel un émetteur actif soumet un récepteur passif à travers des outils conçus comme de simples courroies de transmission.

Or désormais, parce que la révolution numérique décuple ses possibilités de choix et d’action, l’individu, plus que jamais acteur, est rétif à toute intrusion et manipulation. Il désire construire activement son expérience de marque. Il est désormais co-producteur des relations à travers lesquelles il se définit, se déploie et se singularise.

Les marques n’ont donc plus à fabriquer des messages mais bien à créer du contenu. C’est-à-dire à créer un univers de marque rendu désirable par sa valeur d’usage, entendue au sens le plus large d’un bénéfice perçu et vécu. Un univers tel que l’individu soit prêt à l’engagement et décide de tisser des relations, de vivre avec la marque.

Ces contenus, qui sont immédiatement des bénéfices pour un « usager », peuvent s’entendre aussi bien comme des services, comme du divertissement ou plus symboliquement comme générant de la satisfaction et du plaisir mais aussi de la distinction. Dans tous les cas, conséquence de ce « bénéfice du contenu », ce n’est plus la marque qui s’impose à l’individu mais bien l’individu qui choisit la marque.

Le développement du brand content et du brand entertainment ne signifie rien d’autre que la montée en puissance d’un impératif créatif : construire un univers de marque capable de susciter du désir.

Cette revanche du contenu disqualifie également les idées de neutralité du « canal » et de préexistence du « message ». La communication digitale a multiplié les modes d’expression tout en renforçant leur singularité. On ne peut plus décliner-dupliquer une campagne sur des médias qui seraient presque interchangeables et seulement privilégiés en fonction d’une pure stratégie de moyens. Un site n’est pas la déclinaison numérique de l’univers print d’une marque, la viralité d’une vidéo n’est pas immédiatement inscrite dans la réalisation d’un spot tv, l’animation d’un média social n’est pas un simple avatar de la relation clients.

Plus que jamais, le contenu est solidaire de sa forme d’expression. Il s’agit donc de créer un univers de marque en partant non de l’unicité d’un message, a priori et abstrait, mais bien plutôt de la multiplicité des formes d’expression. C’est en plongeant dans les codes et l’économie interne de chacun de ces médias, en acceptant l’aventure de la création, la pluralité des contenus, que les marques créeront des univers attractifs et seront désormais choisies.

Qui l’aurait cru ? Irriguée par les nouvelles technologies, la communication tourne le dos à la pauvreté d’une simple technique pour devenir le catalyseur d’une création continue de contenus partagés.

Jean-François PASCAL

L’engagement des marques dans les réseaux sociaux: de l’art de la conversation

S’il est bien un concept qui aujourd’hui s’impose dans la stratégie de communication des marques, c’est celui de « conversation ». Il est le nécessaire corollaire de l’essor des réseaux sociaux.

Qu’il s’agisse de faire connaître une marque, de promouvoir son image, de protéger sa réputation, de valoriser  des produits ou services, d’améliorer la relation clients ou encore de recueillir des informations afin de perfectionner l’offre, l’engagement sur les réseaux sociaux est désormais indispensable.

Il est d’ailleurs moins une nécessité, un devoir être, qu’un fait constaté et préexistant à la détermination de toute stratégie de communication. Les réseaux sociaux constituent l’écosystème dans lequel les marques « baignent » et évoluent.

Or la nature de cet engagement n’est ni indifférente ni neutre. On ne peut dupliquer un modèle de diffusion verticale, en sens unique de la marque vers ses publics, dans un milieu dans lequel 70% des informations échangées à propos d’une marque sont issues des utilisateurs. Cette préexistence de l’audience, son autonomie par nature, définissent la conversation comme mode de relation légitime et efficace entre les marques et leurs publics.

Il est utile ici de revenir au sens premier du terme afin d’en extraire quelques recommandations efficaces. La conversation désigne d’abord étymologiquement le fait de « vivre avec », elle est une « fréquentation » : elle implique d’entrer en relation, de se placer en situation d’échange et d’interaction.

Utilisateurs de Facebook et de Twitter, rédacteurs de blogs, acteurs des forums : tous sont des émetteurs qui, parce que le web est par nature un réseau social, commentent et partagent. Une marque est toujours-déjà inscrite dans un tissu de discours et d’images qui l’intègrent et la débordent en permanence. Tout est déjà interaction et tout doit donc être, en terme de stratégie, pensé et réalisé en terme d’interaction.

La conversation n’est pas un canal parmi d’autres de communication, elle ne peut notamment pas être réduite à une simple variation de la diffusion publicitaire venant impacter, à sens presque unique, une cible.

Car entrer en conversation signifie d’abord reconnaître qu’existe un flux d’informations échangées sur lequel on ne possède ni contrôle ni maîtrise a priori.

A ce titre, il est parfaitement inutile de communiquer via les réseaux sociaux si l’on souhaite conserver un contrôle total de l’information diffusée et si l’on refuse toute logique d’interaction. Ce qui relève d’ailleurs d’un fantasme puisqu’en l’absence même d’une communication volontaire, l’échange d’informations existe et se déroule simplement en l’absence de son principal objet.

Le refus de la critique, de la différence de perception et d’évaluation, le refus finalement de ce qui est différent et autre, est caractéristique d’une erreur bien connue – et hautement préjudiciable – dans l’univers de la communication sociale.

Le récent lancement par Laure Manaudou d’une gamme de maillots de bain en constitue, bien malgré elle, un cas d’école frappant.

Ayant constitué une communauté de fans importante sur Facebook, la championne décide de l’utiliser afin de promouvoir les produits auxquels son nom se trouve attaché. En postant photos et informations, elle entre en « conversation » avec ses fans. Mais, retour du principe de réalité c’est-à-dire de la nature et des effets d’une « vraie » conversation, les jugements sont mitigés et des critiques sont formulées… Laure Manaudou intervient alors et demande à ses fans de ne plus poster de critiques et de ne participer à l’échange que dans le seul sens du compliment et de la recommandation !

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Ce faisant, elle révèle qu’il ne s’agissait finalement pas pour elle de conversation mais bien de diffusion publicitaire. Pire, engager une pseudo conversation tout en refusant les effets de l’interaction, est identifié à une tentative d’instrumentalisation de la caisse de résonnance que constitue un réseau social. L’effet ne se fait pas alors attendre et la championne est tancée par les propres membres de sa communauté : « bad buzz » assuré !

Il n’y a donc pas de conversation si l’on accepte pas soi-même d’être modifié par l’échange. Ce qui implique une conception ouverte et constamment en progrès de l’identité de marque. Celle-ci ne peut être déterminée a priori, une fois pour toute et du seul côté du concepteur. Elle se constitue au contraire au fil d’interactions, interprétées, modulées, pensées.

Ainsi le classique plan de marketing social (1/ Veille et analyse des conversations 2/ Détermination et engagement des contenus et des interactions 3/ Mesure des résultats) ne peut être compris comme une succession chronologique, à sens unique, d’étapes séparées. Chacun de ces temps est ouvert sur les autres termes et le process qui s’engage est fondamentalement de l’ordre de l’action continue.

Dans ce process, la détermination des contenus ne doit pas non plus être le simple décalque de ce qui est écouté. Il y a bien ici deux écueils : ne pas savoir écouter et ne pas savoir répondre. La qualité de la réponse suppose d’abord la nécessaire adaptation de ton à chaque média social et l’utile transformation des informations en histoires favorisant partage et commentaire. Mais, au-delà, l’audace créative et l’art de la disruption conservent toutes leur légitimité : il s’agit d’avoir l’oreille pour savoir où et comment faire jouer la différence, celle qui concentrera l’attention et suscitera le désir d’appropriation et de partage.

L’art de la conversation, l’engagement dans les réseaux sociaux, constituent ainsi pour les marques une contrainte qui est aussi une opportunité : construire au plus près de ses publics, en permanente interaction, un univers de marque à la fois distinctif et partagé. Ou comment marier, pour son plus grand profit, l’humilité et audace !

Jean-François PASCAL

L’esthétique comme stratégie du capitalisme

Ou comment une pensée complexe se substitue à l’idéologie et à ses dualismes (pur/impur ; commercial/artistique). L’esthétisation du monde est en marche et les univers de marque sont à la fois créés et perçus dans un nécessaire rapport à l’expérience esthétique. « L’impureté » du design ne dit rien d’autre. Lieu où s’hybrident la fonction et ce qui vient l’excéder, l’utile et l’au-delà du signe artistique. Le régime de cette nouvelle imbrication est bien sûr celui de l’ambivalence: l’art est à la fois partout et nulle part. Ne reculons pas et travaillons à sa prolifération vertueuse. JFP

 « L’idée qui domine aujourd’hui est celle de l’avènement d’un capitalisme marqué par la financiarisation, avec tous les dégâts d’ordre humain, social et environnemental qu’il génère. En d’autres termes, «l’horreur économique». Mais est-ce bien l’expression qui convient, si l’on prend en compte précisément la dimension esthétique? Car parallèlement à ces dégradations, une autre dimension s’affirme, celle d’un capitalisme «artiste», qui incorpore systématiquement dans les biens de consommation le paramètre esthétique, celui qui fait intervenir émotions, récits, formes, styles, images.

Au demeurant, cette dimension esthétique s’est mise en place dès le milieu du XIXe siècle. Les grands magasins en ont été la figure prototypique, qui ont les premiers marié l’ordre marchand avec le spectacle, la séduction, la mise en scène. Cette imbrication de l’économique et de l’esthétique s’est poursuivie à travers l’émergence de la publicité et du packaging, la naissance du design industriel, le développement du cinéma. Ce premier âge a engendré, avec les Trente Glorieuses, une extension du phénomène qui, depuis les années 1980, a véritablement explosé au niveau mondial, marquant l’âge hypermoderne et globalisé du capitalisme artiste, tel que nous le vivons aujourd’hui.
Il n’est plus un seul domaine qui désormais échappe à cette stylisation: industries culturelles, urbanisme, architecture, bars, hôtels, sport, tourisme, mode, partout les entreprises travaillent à mobiliser les émotions pour gagner des marchés. On sollicite la sensibilité du consommateur, l’intuition et l’inspiration des créatifs, le sens esthétique commun. Ce qui tranche radicalement avec l’image traditionnelle d’un capitalisme fordien, mécaniciste, purement rationnel et comptable.

Du produit à l’article de collection

L’évolution même du design témoigne de cette part sensible. On est passé d’un design froid, technocentré, celui du Bauhaus et de Le Corbusier, à un design pluriel, émotionnel, qui raconte des histoires pour toucher le public. C’est si vrai que le design ne concerne plus seulement les objets: il investit les sens, fait appel à tout ce qui crée l’émotion et l’expérientiel. Le capitalisme artiste généralise les marchés de la sensibilité.
On ne crée plus seulement des produits: on crée des marques, c’est-à-dire une identité chargée d’imaginaire et d’émotionnel. L’industriel se fait créateur: Mercedes fait campagne sur le slogan «Nos voitures sont de véritables objets d’art». L’intensification de la concurrence contraint à des stratégies de différenciation de plus en plus fortes, qui mobilisent des logiques d’hybridation. L’heure est au mixage, à la dérégulation de ce qui distinguait art et industrie, avant-garde et marché. Une logique de mode intervient partout, qui stylise de telle façon que chaque produit devient un article de collection, qui se renouvelle de manière saisonnière. Le cobranding se développe: les séries limitées de modèles de voitures en collaboration avec des marques de mode se multiplient, les équipementiers de sport font appel à des créateurs branchés, les marques de luxe invitent des artistes pour concevoir les collections, mettre en scène les vitrines, réaliser les spots publicitaires…

Le capitalisme artiste est celui qui a généralisé la logique de la mode (obsolescence accélérée, séduction, différenciation) dans l’univers des objets, des spectacles, de la communication. A la différence de l’époque de Ford, la construction de la marque ne se sépare plus des stratégies esthétiques. Lire la suite

Hervé André ou les humeurs baroques

La grande oreille dans le cielPeinture ou dessin, paysage ou corps ; peu importe finalement. Les fluides et la matière, exprimés par Hervé André, viennent d’abord vous percuter, sensation pure. Le « ça ne me touche pas » est immédiatement du ÇA qui me touche trop. Prétendre ne pas sentir signifie plutôt ici se mettre (trop) vite à penser. Faire barrage au régime brute de la sensation, à ce qui résiste en elle aux mots et aux concepts.

Parole d’abord au corps, aux plis et replis de l’organique. Litanie d’organes, d’hybrides, galerie de grotesques. Elan baroque qui célèbre l’irrégulier et le hors norme. Variations et concrétions de matière, protubérances et orifices. Qu’il s’agisse de peinture ou d’encre, le corps lui-même s’engage et se prolonge. Les jus et les empâtements, les dilutions ou les concentrations, signent un corps à l’œuvre.

Il n’y pas ici de réduction morbide, de régime triste de la sensation pour corps rétracté. De l’effroi peut-être. Né de cet excès, matériel, organique, qui nous constitue, palpite, scande nos apparaître et disparaître. Infinie puissance de la matière, efflorescence de formes, bourgeonnements féconds, que redoublent et concentrent l’organique puis le corporel.

Les humeurs travaillent. Ces jus et dilutions qui mettent en flux et en fluides, ouvrent et répandent. Puissance, non pas métaphysique mais hyperphysique, des orifices. Ces interfaces absolues, concentrations de corps sensible.

Au minimalisme cloisonnant et limitant, celui, under control de la raison en majesté, Hervé André préfère la cascade baroque des sensations àl’œuvre, torsades et volutes, festival impur des affects.

L’artiste se fait alors matériologue, passeur et catalyseur. A travers ses effusions et ses profusions, le continuum matériel, organique et corporel n’a plus rien de l’envers dégradé de la pensée. Il en devient au contraire le tissu concentré, le bain à la fois originel et ultime.

Les paysages, à leur tour, sont gagnés par ce débordement du vivant. Au point d’hybrider, rythmes de l’encre de chine, les formes humaines et la matière devenue pâte vivante. Ces amas qui n’en sont pas dessinent une topologie singulière. Se déploient des hétérotopies : lieux « autre », qui forment, au plus concret, l’envers ou plutôt l’humus de tous nos apparaître.

En engageant ainsi son corps, Hervé André nous invite à brancher ce que nous nommons  « pensée » sur la puissance du continuum physique. Manière pour lui, entre effroi et plaisir débridé, d’en révéler l’ancrage matriciel et, chemin faisant, de la porter à sa plus haute puissance d’agir, à sa plus intense fécondité.

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