Le développement des jeux d’argent et de hasard: un pari éthique ?

L’éternelle suspicion à l’égard des jeux d’argent et de hasard

Les récentes discussions à l’Assemblée Nationale relatives à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne ont de nouveau placé le jeu au cœur du débat public.

Au nom de la morale ou de l’éthique des condamnations sans appel des jeux d’argent et de hasard ont parfois été prononcées.

Sans souci de distinction entre les jeux de cercle, les paris sportifs et les paris hippiques prochainement autorisés en ligne, certains parlementaires ont fustigé la promotion des jeux d’argent et de hasard en général.

Les arguments sont connus et récurrents : les jeux d’argent et de hasard constitueraient la part maudite du jeu, sa face sombre, synonyme de jeu pathologique et aliénant, d’exploitation mercantile des passions voire des vices. Plus ou moins implicitement le jeu est à nouveau stigmatisé comme corrupteur des  bonnes mœurs,  de l’intégrité morale de l’individu et de la société, de leur santé économique et psychique.

Avec pour corolaire le rôle donné à la puissance publique, pour ne pas dire aux institutions morales voire religieuses, de protéger l’individu contre lui-même à travers le contrôle et la prohibition.

Défense et illustration du jeu en général et des jeux d’argent et de hasard en particulier

Pourtant on sent bien que ces condamnations sans nuance versent elles-mêmes dans l’excès et les passions qu’elles dénoncent.

Elles manquent la manière dont le jeu nous constitue en tant qu’homme, elles manquent le rôle social de l’activité ludique mais aussi sa possible fécondité économique et sportive.

Ces condamnations reposent d’ailleurs sur une première confusion : elles établissent une frontière mal fondée entre le « bon » jeu, fantasme mêlé d’innocence et d’enfance, et le « mauvais » jeu marqué par les démons de l’argent et du hasard.

Or le hasard appartient à la nature même du jeu ; le jeu commence avec l’incertitude, avec une espérance de gain ouverte et jamais assurée. En ce sens jouer est un acte de foi et le pari, sportif ou hippique, n’est jamais loin du fameux pari pascalien où l’existence de Dieu, si incertaine soit elle, est espérance d’un gain infini à tout autre préférable.

De même, l’usage d’argent dans le jeu n’est rien d’autre qu’une manière de se mettre « en jeu », une façon d’intensifier la « mise » constitutive de toute activité ludique. Laquelle demeure fondamentalement improductive puisque même les jeux d’argent ne sont finalement qu’un transfert de richesse entre les joueurs.

Jouer c’est dépenser et se dépenser conformément à l’excès vital qui nous porte à créer, à inventer.

Hasard et argent ne sont donc pas des corps étrangers au jeu et à sa nature, capable d’en corrompre l’essence.

D’autant que les jeux d’argent et de hasard, à l’instar de tout jeu en général, se déploient dans un espace organisé, celui des « règles du jeu ».

Jouer revient à instituer dans un temps et un espace à part, une autre réalité, fondamentalement fictive. Ainsi des enfants qui jouent à faire « comme si ».

Cette réalité organisée et réglée fait du jeu un homologue de toutes les institutions humaines, notamment juridiques ou politiques. Cela confère aussi au jeu ses vertus éducatives. Celles que l’on trouve dans l’apprentissage des règles, le partage d’actes codifiés, l’accès commun àune réalité inventée qui mime plus ou moins la « vraie vie ».

Le jeu est ainsi une pratique profondément sociale qui réunit dans l’acte de jouer les joueurs et, au-delà, les spectateurs du jeu. Les joueurs s’affrontent symboliquement ou coopèrent, ils échangent et partagent leurs expériences du jeu.

Le jeu est ainsi profondément humain car il est par essence culturel, lié à notre capacité à nous inventer des mondes faits de signes et d’actes codifiés.

Jouer est une activité à la fois libre et réglée, une activité de dépense improductive souvent joyeuseet plaisante.

En tout cela le jeu s’apparente à la création artistique et aux plus hautes dispositions symboliques de l’homme.

Du jeu excessif au jeu responsable

Pour autant parce que le jeu nous « met en jeu », parce qu’il est une activité ouverte nous exposant au vertige de l’imprévisible, parce qu’il joue sur l’intensité, il peut capter l’individu et prendre des formes pathologiques.

Le jeu excessif désigne alors la dépendance et l’addiction qui peuvent enchaîner le joueur à l’acte de jouer. Et provoquer ainsi un ensemble de comportements qui mettent en péril sa vie personnelle, familiale ou professionnelle.

Les jeux d’argent etde hasard, parce qu’ils intensifient notre expérience du jeu, peuvent susciter de manière encore plus visible des conduites addictives.

Pourtant les jeux d’argent et de hasard ne font à proprement parler que fournir des occasions éventuelles de comportements pathologiques sans en constituer des causes directes. Seuls 2% des joueurs pratiquant les jeux d’argent etde hasard développent d’ailleurs une forme pathologique de jeu.

En faitplus grande est la part du savoir faire, de la construction réfléchie du jeu, moins l’on rencontre d’occasions d’addiction.

Ainsi les paris sportifs et hippiques, qui supposent la construction d’un pronostic à travers la synthèse et l’interprétation de différents indices, sont au moins autant des « jeux d’expertise » que des jeux d’argent et de hasard. Ils mettent en jeu l’observation et le raisonnement, conduisant le joueur à un calcul parfois complexe de probabilités. Ce « travail »inhérent à la construction du pronostic et du pari est bien éloigné de toute dépendance mécanique et passive. Par où les paris sportifs et hippiques peuvent rejoindre le travail de l’investisseur en bourse qui ne cesse de synthétiser l’information et de déterminer rationnellement le probable en vue d’optimiser ses chances de gain.

Les paris sportifs et hippiques, véritables jeux d’expertise, sont donc par nature moins sujets à des dérives addictives que les jeux de cercle. Et encore faudrait-ilà nouveau distinguer parmi ces jeux ceux qui reposent sur le hasard pur (roulette) et ceux qui combinent hasard et savoir faire à travers l’existence de stratégies de jeu (à l’instar du poker notamment). Sans oublier que même le hasard est souvent susceptible d’interprétation statistique et de calcul de probabilité (blackjack par exemple) voire de construction de « martingales » ; pratiques qui ont toutes en commun de placer le joueur en position d’activité, d’effort pour acquérir une maîtrise relative du jeu.

En réalité les seuls jeux d’argent et de hasard qui contribuent substantiellement à l’accroissement du risque de conduite pathologique sont les jeux de type « machines à sous », notamment lorsqu’ils simulent un processus mécanique (les fameux rouleaux) créant une espérance de gain illusoire.

Encore faudrait-il souligner ici que « contribuer à » n’est pas synonyme de « causer » ou « provoquer » et surtout qu’il ne va pas entièrement de soi qu’il faille protéger à tout prix des individus majeurs contre eux-mêmes…

Quoi qu’il en soit il n’y a pas de vice intrinsèque au jeu, ni même au jeu de hasard et d’argent. Il s’agit plutôt d’une possible ambivalence propre à ce qui fait la force et l’intérêt même de l’expérience ludique : parce que le jeu engage, parce qu’il est ouvert et intense, incertain et créateur, il peut se retourner, à la marge et dans des conditions bien précises, contre l’individu. A condition d’ailleurs de ne pas confondre ici la dérive pathologique avec la simple expérience de la perte ou de la défaite qui est en réalité une expérience de vie essentielle et instructive.

Il importe en faitde réguler les pratiques de jeu en aidant le joueur à jouer de manière responsable et en lui offrant le cas échéant une aide adaptée (laquelle s’adresse d’ailleurs plutôt à des pathologies préexistantes qu’au jeu lui-même).

Les opérateurs de paris sportifs et hippiques en ligne ne s’y sont pas trompés et ont, bien avant les futures injonctions légales, proposés divers dispositifs favorisant le jeu responsable : obligation de majorité, limitation des comptes et des mises, information des gains et des pertes, redirection vers une prise en charge thérapeutique.

De même offrent-ils de nombreuses garanties contre les risques de blanchiment : identification des joueurs, traçabilité bancaire, limitation des enjeux.

On le voit, ni le jeu en général, ni les jeux d’argent et de hasard en particulier, ne requièrent le recours à la prohibition ou à la prise de contrôle totalitaire de l’individu. Des régulations pragmatiques et efficaces, responsabilisantes et sécurisantes, permettent au contraire d’optimiser et de partager les bénéfices des pratiques ludiques.

Défense et illustration des paris sportifs et hippiques

D’autant qu’en ce qui concerne les paris sportifs et hippiques ces bénéfices vont au-delà de l’expérience de jeu, individuelle ou partagée. En effet l’organisation de paris sur les diverses compétitions bénéficie directement aux filières sportives concernées.Développement sportif et développement économique se trouvent ainsi mêlés et rendus possible par le développement du jeu et l’organisation des paris.

Ainsi l’actuel projet de loi relatif à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasarden ligne organise de plusieurs manières des transferts financiers entre les sommes générées par la prise de paris et le monde du sport :

–       Prélèvement de 1% sur les sommes misées sur les paris sportifs gérés par la Française Des Jeux et les nouveaux opérateurs afin d’alimenter le CNDS (Centre National pour le Développement du Sport)

–       Création d’un droit aux paris rendant possible la commercialisation des éléments caractéristiques des compétitions et manifestations sportives (dénomination, calendrier, données ou résultats) auprès des opérateurs de jeux en ligne

–       Développement du sponsoring avec les opérateurs de jeux en ligne

Ces dispositions reprennent l’esprit qui prévaut depuis longtemps en matière de financement de la filière hippique.

Depuis la fin du 19ème siècle le pari mutuel finance ainsi une part conséquente de la filière hippique. Concrètement l’ensemble des enjeux misés par les parieurs est mutualisé en une masse commune puis redistribué aux gagnants au prorata de leurs mises, après déduction d’un prélèvement. C’est ce prélèvementqui est, pour partie, destiné à financer la filière hippique.

A travers la forme du pari mutuel l’intérêt sportif rejoint l’éthique des paris puisque les organisateurs, répartissant l’ensemble des mises entre les joueurs, ne sont pas partie prenante.

Le pari mutuel s’est d’ailleurs imposé en France afin de réduire d’une part le hasard et d’autre par les tricheries qui prévalaient dans le monde courses. « Les paris à la poule » dans lesquels le joueur se voyait attribué par loterie un numéro de cheval et « le pari au livre avec une cote fixe » proposée par un donneur, intéressé, à un preneur se sont effacés au bénéfice du pari mutuel. Lequel a permis au joueur de choisir son cheval sur des critères sportifssans que l’organisateur ait d’intérêt particulier à la victoire d’un cheval plutôt qu’à celle d’un autre, sa rémunération étant toujours la même.

Le lien entre les paris et le développement du sport hippique est en fait si étroit que toute les interdictions temporaires de jeu sur les courses sont immédiatement apparues comme menaçant leur existence même : « les courses ne tarderont pas à suivre les paris dans la tombe », écrit le polémiste Henri Rochefort dans Le Gil Blas au moment d’une courte période de prohibition. En effet, outre le développement du jeu clandestin, les interdictions ont toujours entrainé la désaffection du public, la mise en danger des petits hippodromes de provinceet les protestations des éleveurs.

L’organisation officielle du système des paris mutuels se fait même sur fond de motifs d’intérêts généraux puisque le prélèvement fixé à la fin du 19ème siècle se fait en faveur de l’élevage et des œuvres de bienfaisance : au-delà du développement sportif la charité est elle-même protectrice des paris.

Aujourd’hui, dans le cadre du futur développement des paris en ligne, le financement de la filière hippique est à nouveau garanti grâce aux prélèvements effectués sur les paris (5,7%).

Les opérateurs agréés de paris hippiques en ligne contribueront donc au financement de la filière équine à travers le versement aux sociétés de courses, de la redevance assise sur les mises des parieurs.

Le cas des courses illustre de manière particulièrement claire les bénéfices générés par l’organisation d’un jeu d’argent et de hasard(et d’expertise).

Ce sont non seulement des compétitions sportives mais aussi une filière et au-delà des ressources économiques et des emplois à l’échelle de nombreux territoires qui sont ainsi rendues possibles ou générées par les paris hippiques.

Les jeux d’argent et de hasard : une impureté féconde

Il n’y a ainsi nulle contradiction entre la promotion raisonnée des jeux de hasard et d’argent, entre le développement régulé des paris sportifs et hippiques, et la poursuite de motifs d’intérêts généraux.

Cette imbrication, cette impureté féconde sont d’ailleurs depuis longtemps à l’œuvre : de nombreuses loteries nationales, au-delà de leur contribution positive au budget servent ou ont servi à des fins d’utilité publique ou de bienfaisance.

Ainsi au Portugal la « Santa Casa da Misericórdia de Lisboa » détient un monopole sur l’organisation des jeux d’argent et de hasard justifié par ses missions d’intérêt général. En l’occurrence l’opérateur public ne lève pas un impôt déguisé et indifférencié mais redistribue les sommes collectées dans les domaines relatifs à la protection de la famille, de la maternité et de l’enfance, à l’aide aux mineurs sans protection et en danger, à l’aide aux personnes âgées, aux situations sociales de grave carence ainsi qu’aux prestations de soins de santé primaires et spécialisées.

Dans une société ouverte les jeux d’argent et de hasard ont donc toute leur place. Organisés et régulés, ils permettent à chacun de vivre cette expérience essentielle à l’homme qu’est le jeu tout en opérant une redistribution financière à forte valeur ajoutée sociale.

Faites donc vos jeux, rien ne va plus !

Jean-François PASCAL

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