Chirac face au réel

« Ce pessimisme, je ne le comprends pas et il me peine ». Le Président de la République vient de rencontrer les français. Quelque chose de nouveau vient de se cristalliser et de faire irruption. Le réel a surgi, c’est un événement.

Toute une tradition de débat entre soi vient au passage de tomber. Et nous ne regretterons pas les professionnels du journalisme politique.

Le Président devait rencontrer une photo réussie de la jeune société française. Il s’est frotté à un instantané, saisissant et violent, à l’image de la réalité sociale. Le dispositif a fonctionné, trop bien. On craignait la complaisance, le monologue. Il n’en fut rien. De la méfiance au moins, de la défiance souvent, une colère parfois, de la tension sourde.

L’Europe et sa constitution y auront peu ou pas gagné. Malgré les grands accents et l’Histoire qui peut-être ne suffiront pas.

Mais qu’importe finalement car paradoxalement l’essentiel n’était pas là. L’Europe a systématiquement été convoquée ou presque pour parler d’autre chose. Et l’on aurait tort de déplorer ce déplacement signifiant. Car il fait miroir et manifeste un état des lieux brutalement exact. Le non est un symptôme, retour violent du refoulé.  Il crie la détresse sociale et pointe l’inertie politique. Le référendum est détourné ? Détournement politique, le peuple se saisit du levier qu’on lui tend.

Le constat est amer et dur. A l’Europe est adressée une demande d’action politique et de transformation sociale qu’elle ne peut par sa nature même pleinement satisfaire. Elle qui n’existe qu’à travers une souveraineté partielle et déléguée. « Qu’est-ce que ça change ici et maintenant pour moi ? ». Autrement dit, à quand enfin une action et non des mots. A trop parler, à trop multiplier les postures, on rend vaines l’information et l’argumentation.

Oui, dans un pays de chômage de masse, de grande exclusion et d’assistance humiliante, de précarité généralisée, il y a des discours inaudibles. Oui les droits que garantit désormais la constitution sont perçus comme lointains et formels, oui l’avancée des protections sociales est mise en doute, oui le progrès démocratique de l’Union est ignoré et son renforcement minimisé. Tout cela à tort. Le procès est instruit systématiquement à charge et le discours est ignorant et irrationnel. Et alors ? Ce qui s’y dit est le réel et le voilà qui revient en pleine face.

Et ce réel n’a rien pour lui. Mélange détonnant de misère sociale (réelle, crainte ou fantasmée) et de discours conservateurs. Un réel gouverné par le doute sur soi et la peur des autres. Il fait mal à entendre ce nationalisme tranquille qui rêve de frontières, de protectionnisme et de dirigisme, cet égoïsme ouvert pour qui donner c’est perdre, ce racisme rampant qui n’aime pas le turc. Mais quoi, le réel est bien ce qui est toujours autre.

Que faire ? Eviter le déni, « continuons à informer et expliquer »,  « n’ayez pas peur puisque je vous le dis », éviter la complicité, « le merde est révolutionnaire », « un autre monde – français – est possible ». Ni complexe de supériorité, ni complaisance populiste.

Il faudrait faire de la politique et en faire avec du désir. Etre tranchant et ainsi agir. Ne plus suivre le vent dominant en ménageant les illusions et les idées fixes. Cessons de regarder au-delà de nos frontières pour dire en un même souffle : « c’est très bien mais ce n’est pas pour nous ». Qui donc le décide ?

Le plein emploi, la hausse des salaires et du pouvoir d’achat, l’amélioration des services publics, voilà des réalités pour l’Angleterre, la Suède ou le Danemark. Il est temps de dire la vérité aux français, de parler d’efforts récompensés et non de sacrifices gratuits, d’inventer des nouveaux moyens de justice et de progrès social.

La France souffre et a peur.

Donnons lui une politique à la hauteur de l’espérance. Avant qu’elle ne s’abandonne à ses passions tristes et à de mauvais maîtres.

Jean-François PASCAL

LE MONDE,  le 20 Avril 2005

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