Un corps à l’oeuvre

« Le sang qui baigne le cœur est pensée »[1]

« Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle »[2]

  

A tous les bons lecteurs doués d’oreille

et de cette qualité si rare qu’est la rumination…

 

« On ne s’intéresse pas assez au corps des écrivains : il a la même importance que leurs livres. (…) Le corps, donc, pas l’image. Ce corps là, cet ensemble de gestes ou d’intonations, ce système nerveux là. (…) Il y a bien continuité de tissu et de rythme entre les livres et la façon dont le corps qui les a écrits marche, parle, se tait, apparaît, disparaît. »[3]

Nous cherchons l’écrivain à travers son texte et voici que Philippe Sollers nous présente son corps. Continuité ­­­­– de « tissu » et de « rythme »­­­­ –­ entre les mots qui font corpus et ce corps pris dans ses mouvements, sa parole, sa manière d’être là. Corps et langage.

Ou comment faire entendre, au plus juste, tout ce qui (se) joue dans l’expérience de notre corps. Qu’est-ce à dire ? Que ce tissu de sensations et de perceptions n’a de cesse en l’homme de se moduler à travers des signes et singulièrement des mots. Ce corps articulé fonde l’écriture. Et plus généralement, le cours de la pensée.

Souvenirs de Hume, lecture de L’Enquête sur l’entendement humain[4] : « Tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ; c’est seulement leur mélange et leur composition qui dépendent de l’esprit et de la volonté. Ou, pour m’exprimer en langage plus philosophique, toutes nos idées ou perceptions plus faibles sont des copies de nos impressions, ou perceptions plus vives. »

Autrement dit Hume soutient que nos idées ne sont pas innées (au sens ici de ce qui serait primitif, premier, et qui ne serait pas copié d’une perception antérieure) mais acquises ; que l’esprit n’acquiert des idées qu’à partir de l’expérience et que la sensation est première et fournit la matière de toute notre activité intellectuelle. Afin de rapporter les contenus mentaux à leur origine sensible il divise les perceptions de l’esprit en deux ensembles. Hume appelle « impressions » les perceptions les plus vives liées à une sensation (externe ­­­­– vue, ouïe, toucher, odorat, goût­­­­ – ou interne ­­­­– amour, haine, désir, volonté­­­­ – ). Il appelle « idées » les perceptions les moins vives qui naissent de la « re-présentation » de nos impressions, représentation essentiellement rendue possible par le double travail de la mémoire et de l’imagination.

Toutes nos idées seraient ainsi réductibles à des impressions-sensations. Les contenus mentaux seraient des perceptions atténuées de sensations passées au filtre du langage, de la mémoire et de l’imagination. Les idées ne naîtraient pas d’un travail d’abstraction et de conceptualisation dont l’essence se situerait au-delà de l’univers sensible, mais d’abord du travail d’enregistrement, de mise en scène et de montage opéré par l’esprit sur la matière sensible (« … tout ce pouvoir créateur de l’esprit ne monte à rien de plus qu’à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. »). L’esprit ne crée pas de toutes pièces, il recopie, recompose, hybride : « Quand nous pensons à une montagne d’or, nous joignons seulement deux idées compatibles, or et montagne, que nous connaissions auparavant. » Voilà que la pensée se fait cinématographique puisqu’elle est essentiellement une activité de modulation et de montage de la matière sensible (la caméra à la différence de l’appareil photo ne « moule » pas elle « module » ce qui se donne comme flux et durée).

La réduction des idées aux sensations a pour conséquence de vider de tout contenu, de toute légitimité, les idées qui se voudraient purement abstraites. Elles sont soit des compositions d’idées simples (elles-mêmes copie d’impressions sensibles), soit des copies inaperçues d’impressions sensibles et particulières sous l’illusion de la généralité abstraite (on ne peut concevoir le triangle en soi sans se représenter un triangle particulier : « Qu’on essaie de concevoir un triangle en général, qui ne soit ni isocèle ni scalène, dont les côtés n’aient ni longueur particulière, ni rapport particulier, et l’on percevra bientôt l’absurdité de toutes les opinions scolastiques sur l’abstraction et les idées en général. »[5]), soit enfin de pures fictions dépourvues de sens. Dans ce dernier cas Hume nous appelle à une diététique de la pensée qui rejette toutes les idées inutiles c’est-à-dire dépourvues de détermination et de contenu : « Toutes les idées, spécialement les idées abstraites, sont par nature vagues et obscures ; l’esprit n’a sur elles qu’une faible prise ; il est porté à les confondre avec d’autres idées semblables ; quand nous avons souvent employés un terme, même sans lui donner un sens distinct, nous sommes portés à imaginer qu’une idée déterminée y est annexée. (…) Quand donc nous soupçonnons qu’un terme philosophique est employé sans aucun sens ni idée correspondante (comme cela se fait trop fréquemment) nous n’avons qu’à rechercher de quelle impression dérive cette idée supposée. Si l’on ne peut en désigner une, cela servira à confirmer notre soupçon. »

Cet effort de réduction à l’expérience permet à Hume de préciser la nature et les formes de nos connaissances. Il ne s’agit pas d’ailleurs de nier la possibilité de l’abstraction mais bien plutôt d’en délimiter un usage légitime. Il est alors possible de distinguer des types de vérité, accordés à des objets de nature différente ; erreurs et illusions provenant précisément de la confusion de ces genres et d’un usage illégitime de la pensée abstraite. D’une part « les propositions de la géométrie, de l’algèbre et de l’arithmétique et, en un mot, toutes les affirmations qui sont intuitivement ou démonstrativement certaines » sont des « relations d’idées » qui peuvent être connues comme telles avec certitude par le seul exercice de la pensée. D’autre part « les choses de fait » (ou les « faits ») désignent les phénomènes que nous ne pouvons connaître que par expérience[6]. Ces raisonnements expérimentaux qui nous permettent de connaître les phénomènes de la nature sont des raisonnements fondés sur l’induction. Nous raisonnons par induction lorsque nous inférons d’un fait constaté un autre fait. La démonstration est ici impuissante car le contraire d’un fait est toujours envisageable et n’implique nullement une contradiction logique qui étant établie par la raison lui permettrait de statuer sur la fausseté du fait : « Une proposition comme celle-ci : le soleil ne se lèvera pas demain, n’est pas moins intelligible et n’implique pas moins de contradiction que cette autre affirmation : il se lèvera. C’est donc en vain que nous tenterions d’en démontrer la fausseté. Si elle était fausse démonstrativement, elle impliquerait contradiction, et jamais l’esprit ne pourrait la concevoir distinctement. »

En distinguant les relations d’idées et les choses de fait, c’est-à-dire à la fois des objets et des genres de connaissance, Hume trace les limites du savoir légitime. Il dénonce en particulier tous les discours abstraits ­­­­– notamment ceux de la métaphysique cherchant à déterminer déductivement les causes et les principes de l’Être­­­­ – qui entendraient déterminer théoriquement ce qui relève de l’expérience. Il nous permet à l’avance de concevoir une première critique de l’idéologie politique, des discours de l’esprit pur lorsqu’il entend soumettre les corps existants à l’abstraction de l’idée[7].

Revenons au régime de la sensation et approfondissons ses relations avec l’activité de l’esprit et le langage. Hume ne nous permet pas seulement de concevoir une continuité entre les sensations du corps et les idées de la pensée. Les impressions-sensations sont d’emblée des perceptions de l’esprit et le passage de l’impression à l’idée est celui d’une « perception» plus vive à une « perception » moins vive. La pensée et les signes du langage circulent entre ces pôles. Le corps est immédiatement pensant si l’on entend par là qu’il résonne immédiatement en perceptions de l’esprit pouvant aller jusqu’à se cristalliser en signes et devenant idées. Pensons alors l’écrivain ­­­­– celui qui ne cesse de dire et d’écrire son corps ­­­­– comme travaillant la matière du langage, précieux conducteur, pour la rendre la plus sensible et ductile possible, la plus poreuse au régime de la sensation. Conduire dans les mots la vivacité et la singularité de l’impression-sensation. Et peut-être non simplement l’imiter au mieux, illusion de la copie et du modèle, mais dans la redite du langage, dans sa recréation, la dévoiler dans sa vérité, celle d’une épiphanie soustraite au temps qui passe : vérité du temps retrouvé.

Vision dynamique : plus nous avons d’impressions-sensations, plus nous avons de cristallisations de signes pouvant aller jusqu’aux idées ; plus nous avons d’idées, ici de signes ouverts sur les impressions, plus nous avons de sensations[8].

Appliquons-nous aux mots : plus nous avons de sensations plus nous avons en puissance de mots et plus nous avons de mots plus nous avons en puissance de sensations. Boire un verre de vin est ainsi une expérience sensible dont la richesse et l’intensité se jouent étroitement dans le langage : lorsque mes yeux, aidés des mouvements qu’imprime la main, décrivent les couleurs, la densité du vin, lorsque le nez déploie, par analogie, les odeurs, lorsque la langue et le palais ­­­­– et le nez encore­­­­ – témoignent du goût et de la structure, tout cela éclate en mots. Et c’est accompagnées par eux que mes sensations se précisent, se multiplient et se différencient. Multiplicité et diversité qui deviennent celles du plaisir : dans la torsade, la spirale des sensations-mots, des mots-sensations, se glissent la jouissance et son épanouissement.

Plus justement encore l’interdépendance des sensations et des mots accueille un troisième terme, au-delà ou en deçà du monde verbal de la langue : l’attention. Lorsque j’emprunte un chemin en forêt la qualité de ma perception, sa trame, est étroitement liée, certes aux mots dont j’ai ou non l’usage et qui m’aident à distinguer telle ou telle espèce végétale ou animale, mais encore plus immédiatement à l’attention, à l’effort de distinction dont je fais preuve ou non. A tel point que deux promenades ne se ressemblent jamais et que ce n’est jamais le même paysage qui est vu, la même nature qui est perçue : la forêt du naturaliste n’est pas celle du citadin. Tout se passe comme si l’effort d’attention, corps et esprit fondus dans un même effort de distinction, était un mouvement à la lisière des mots, ceux-ci pouvant constituer ses précipités ou ses points d’appui : je perçois des différences et par là des singularités qui sont en puissance de s’incarner, de se réfléchir, dans des mots différenciés. Effort d’attention qui d’ailleurs n’est pas  nécessairement analytique : la forêt que je parcours en silence, éveillé à ce qui m’entoure, à toutes ces présences singulières, à l’apparaître vécu dans la profusion de ses formes, n’est pas non plus celle du naturaliste. Sans doute quelque chose de la langue, en deçà ou au-delà, nourrit l’acuité de ma perception mais elle ne s’exprime pas ici à travers une nomenclature positive de mots, une distinction analytique.

C’est donc l’interdépendance des sensations, de l’attention et des signes qu’il nous faut ici célébrer, consacrant phénoménologiquement l’expérience d’un corps-esprit[9].

En conséquence l’enrichissement ou l’appauvrissement de l’expérience humaine sont immédiatement et simultanément un enrichissement ou un appauvrissement des sensations et des signes, de la perception sensible et de la pensée : « Perdez des mots et vous perdez cinq cents sensations autour » confie Philippe Sollers[10]. Et l’individu est toujours menacé ici par l’anémie de sa parole et la grossièreté de ses organes, par sa paresse et son inattention, par le contrôle social (d’abord contrôle de la langue et des corps) qui tend à stéréotyper ce qui est perçu et senti, ce qui se pense, se dit.

Comment alors ne pas se donner pour seule tâche ­­­­– et plaisir ! ­­­­– de démultiplier, diversifier et différencier toujours davantage ses sensations-pensées, les intensifiant ainsi, cherchant à sentir et penser en première personne au moment même où « la vérité du corps libre dans une pensée et une parole libre n’a jamais été plus fragile et plus menacée. »[11] A quoi Philippe Sollers répond par le mouvement d’une écriture qui incarne dynamiquement l’identité du corps et du langage ; ne pas cesser d’éprouver son corps, l’écrire en même temps, ne pas cesser de le dire[12] dans une écriture qui se veut baroque : « Dans la mesure où mon écriture essaye d’être immédiatement multiple au niveau des sensations, de jouer tout le temps entre la vue, le toucher, l’ouïe, de ce point de vue là, elle hériterait en effet du mot ‘baroque’. Parce que l’art baroque, cela veut dire ‘tout en même temps’. Le mouvement , la torsion, la spirale…Les cinq sens sont le plus possible en répercussion les uns par rapport aux autres. »[13]

Ouvrons Passion fixe et écoutons la manière dont les sensations et les mots s’affinent et s’enrichissent mutuellement : « Dora sent bon. C’est une peau de pêche chauffée en nature. J’aime ses petits pieds, son cou de confort d’odeur. Un brin de parfum, et son corps entier répond en parfum. Elle est un microscopique accident cosmique, respirable et mangeable, comme du pain et du vin. Le sel de l’océan la rejoint, et aussi le bois brûlé, la lavande, l’herbe. L’autonomie sent bon, pas d’odeur agréable sans liberté. Vérifiez. »[14]

Ce corps d’écrivain est un corps « branché sur le rythme, la verbalisation immédiate, la sensation, la perception juste, y compris un érotisme très précis » à tel point que cet art, qui est aussi une science de la sensation ­­­­– expérience d’un corps sensible qui ne travaille qu’à éclaircir, approfondir et intensifier solidairement ses sensations et ses signes ­­­­– donne « l’impression que l’écrivain vit dans une sorte de paradis tout à fait réel, pas du tout artificiel. »[15] Un tel paradis est le fruit de la connaissance sensible, d’un savoir des correspondances, de tout ce qui symbolise dans le corps-esprit, tout ce qui résonne et s’entre-exprime : « Dis moi comment tu fais l’amour, je te montrerai où tu penses. »[16]

Le savoir du jeu corporel, le travail des sensations ­­­­– ouvertes sur les signes ­­­­– révèlent le corps de la pensée et engage à rechercher le plaisir : « Je savais que notre corps est si décisif dans notre conception du monde, que mon effort (si je décidais d’en accomplir un) devait porter sur la prévision aussi précise que possible de ses changements. Sans doute, me disais-je, la jouissance doit pouvoir s’acquérir comme une science et quelle autre pourrions nous servir ?… »[17] Il y a une vérité du corps pour la pensée qui sait se plonger en lui, qui sait suivre son rythme et ses impulsions profondes, connaissance intuitive des accords et des désaccords : « Les liaisons ennuyeuses ou tragiques sont des erreurs de peau, de squelette, de parfum, de voix. (…) La vraie passion est gratuité et repos, facilité à s’arrêter, à se taire, dormir, disparaître. Du feutré. »[18]

Le bonheur a donc pour condition la connaissance et la mise en œuvre de cette économie du corps-esprit : « « Et comme la plupart de nos « états d’âme » ne sont que des états de corps transposés, je me rendais compte, qu’une fois le désir apaisé, disparaissait momentanément l’inconnu, l’inconnaissable. Que cela était simple. Il fallait, je le comprenais seulement, accepter ce rythme sans lui proposer nos conditions : être heureux et ne jamais calomnier que soi-même qui serait incapable d’y parvenir. »[19]

Ce corps-esprit est fondamentalement pour Philippe Sollers un corps verbal et c’est comme tel qu’il devient pour l’écriture un « corps-plume. »[20] La verbalisation du royaume des sensations se déploie dans la voix, l’écriture se faisant d’abord activité d’écoute, oralité intérieure. L’importance de la voix, dans le projet de l’écriture d’un corps, tient à sa nature même : elle est une réalité physiologique tissée de langage. Lorsque la voix est parole, articulant des mots, elle est indissociablement naturelle et culturelle. Elle suppose en effet les organes de la phonation et existe d’abord matériellement comme une modulation physique de sons et de souffle. Mais c’est bien une langue qui s’articule en elle c’est-à-dire un ensemble conventionnel de signes doués de significations. La parole est un souffle physique déployé en signes, du son qui pense.

Et l’écrivain qui l’écoute et la recueille essaye d’éprouver au plus près l’irruption constitutive du corps dans la voix. « Le corps pénètre dans la voix »[21] au point que Philippe Sollers propose d’entendre en la voix, moins le produit du corps que son « équation », sa formule chimique, son révélateur musical : « L’écriture à la fin jaillit plus de la voix que du corps. La voix, c’est une évidence sort du corps…Pourtant j’éprouve l’impression inverse : c’est mon corps qui est dans ma voix…Ca vient par la voix, alors on écrit. »[22] Le corps sort de la voix et c’est un corps singulier, un corps possédant une histoire et une mémoire, qui s’écrit dans toutes ses modulations.

Vérité d’enfance donc, vérité pratique pour Philippe Sollers, qui s’enracine dans l’expérience de la maladie. Très tôt, à la fois sujet et objet de son expérience, il se construit « un premier poste d’observation personnel » ; « ce qui m’est arrivé corporellement m’a toujours beaucoup intéressé, en même temps que cela se passait. J’ai toujours été un peu décalé, observateur indirect de ce qui m’arrivait. Le corps, finalement, ça se travaille très vite, ça s’éprouve très vite. »[23]

Ce corps est asthmatique, celui du souffle empêché, de la respiration entravée : « Ainsi, très tôt, redressé sur des oreillers qui, eux-mêmes, avec leur contenu de plumes, résument une profondeur étouffante, dans une atmosphère de plus en plus lourde d’encens asphyxiant montant vers moi, j’assiste à ma disparition prématurée. »[24] Ecoutons aussi Paradis dont l’écriture qui est à elle-même sa propre ponctuation est l’expérience pure de ce corps verbal : « ça s’en va ça s’en va ça se retire à mi-voix il a encore eu sa crise cette nuit convulsion raidie matin gris ne voyant plus rien ne sentant plus rien spasme horreur pauvre enfant traversant l’erreur dans l’horreur mais voilà ça se calme comme finalement tout se calme et la peur s’en va elle aussi. »[25]

Corps d’otites également : « Il faudra percer régulièrement les tympans. La scène est chaque fois la même : ils entrent dans la chambre à trois ou quatre, le type qui doit opérer a son appareil avec lampe et réflecteur sur le front, il est trapu et mutique, les autres me tiennent les poignets, les chevilles, pendant qu’il enfonce son petit cornet de métal en poussant la tête sur le côté. Voilà, c’est bref, aigu, froid, ça assourdit, ça s’écoule, le cœur ne bat plus pour être entendu, la douleur à pointes ramifiées s’endort. Compresses, pansements, cachets, nausées, anesthésie à l’éther, masque, montée au ciel dans un éclair violet et plombé, crâne perforé par derrière, mise en place d’un drain. »[26]

L’expérience du corps souffrant, l’attention à ses sensations propres qu’aiguisera le travail des signes, est d’emblée perçue comme un mode de connaissance. Connaissance de la douleur et connaissance par la douleur de ce que peut signifier être au monde souffrant. Mais la souffrance n’a pas le dernier mot, elle illumine ; la douleur donne la connaissance vécue de l’être mortel et permet d’éprouver intensément l’instant sensible ­­­­– « souffrance et plaisir sont indissociables : pour éprouver à fond la sensation du temps et une extase entière il faut beaucoup de douleur. »[27] – elle est aussi une autre manière d’ouvrir les sens, de multiplier les sensations-pensées : « Donc, chez moi, (…) une très grande aptitude à la rêverie éveillée, voire à l’hallucination. Le fait de ne pas être fermé. Mes otites, mon asthme marquent cela. Ce qu’il faut, c’est être en communication : dedans et dehors c’est la même chose. Au lieu d’isoler, mes « maladies » ouvrent énormément. »[28]

Ouverture et concentration qui lient le souffle de l’asthmatique à la voix de l’écrivain, l’oreille douloureuse au plaisir de la musique, « tous les sens à jamais ouverts, : ‘ça m’a donné le sens de la perforation de l’os en musique tout le monde n’a pas la tête ouverte c’est dommage pour la compréhension immédiate longue distance’. »[29]

Ouverture et concentration[30] sur un monde d’enfance, qui accompagnera pour le meilleur l’adulte[31] : à la frontière de Bordeaux, Talence, Cours Gambetta, le domaine familial, maisons symétriques de deux frères qui ont épousé deux sœurs, usine de la Société Joyaux Frères ­­­­– fabrique de tôlerie, émaillerie, galvanisation des métaux ­­­­–, jardins… espaces à sentir en tous sens, promenades, rêveries, lectures[32]… paradis de sensations mêlées de signes… jardins, oui jardins[33] : « Je passais là des heures, allongé sur le sol… Porte-fenêtre sur le jardin avec, sur la droite, le bois de bambous. Je lisais, et le jardin était là, avec ses orangers, ses palmiers, tous ses arbres superbes. Un vrai jardin extraordinaire, merveilleux, plein d’odeurs, de bourdonnements ­­­­– éveil de la sensualité. »[34]… Concha, l’initiatrice ­­­­– qui est aussi Maria, Asuncion…­­­­ – toujours là comme toute la jeunesse : « Pas un arbre contre lequel on ne se soit serrés, embrassés ; pas de buissons où on ne se soit cachés ; pas un bout de pré sur lequel on ne se soit caressés et roulés. Tout était lent, bleuté, sans raison. Elle avait vingt-huit ans, moi quinze. »[35]… Royaumes ouverts à l’écriture, à la mémoire, à un certain usage du temps, à ses qualités modulées.

Hier comme toujours il s’agit de prendre au sérieux la puissance révélatrice du corps, les pouvoirs de divination et de connaissance qui traversent ses affections.

L’asthmatique devient pour Philippe Sollers ­­­­– et il parle ici de lui à travers Francis Bacon­­­­ – l’individu « doté d’un système nerveux multiple et instantané. Trop de possibilités à la fois. Trop de vérités en cascade. Dix claviers, là où une imagination normale en a deux ou trois »[36], il est « un spécialiste qui a en effet trop de notes à jouer, trop de possibilités devant lui, qui n’a pas les moyens de traiter immédiatement selon un rythme naturel toutes les possibilités qui s’offrent à lui en imagination et donc qui étouffe. » Le « corps vous manifeste ainsi qu’il est très en avance sur vous. » Dès lors « si vous ne cédez pas c’est un apprentissage, comme si vous aviez fait des études poussées de musique et tout le jeu consiste alors à récupérer, à utiliser cette avance du corps. »[37]

L’avance du corps convertie en déploiement simultané de l’écriture et de la vie, singulièrement de l’érotisme verbalisé ; ainsi c’est bien une logique de corps, souffle retrouvé et transmué, qui voit l’asthme disparaître dans le sillage de ses explorations sensuelles : « Un jour, ces maladies s’arrêtent sur-le-champ. C’est très lié à la sexualité, au fait de ne pas avoir trouvé le ‘débouché’ qui convient. Quand je l’ai trouvé, tout disparaît, à tel point qu’on ne me croit pas lorsque j’explique que je suis resté des journées entières en proie à des crises extrêmement violentes d’ailleurs très intéressantes. »[38]

En plaçant l’écriture dans le jaillissement de la voix Philippe Sollers ne fait pas que souligner le rapport fondamental, illuminant, du langage au corps, il en révèle également la nature profonde. Car en insistant sur la voix il reconduit la parole et le monde des signes à leur texture de souffle et de sons (« Au commencement était le son, syllabe sacrée. »[39]). Non seulement « le langage poussé dans sa nervure ouvre à une sorte de vérité ­­­­– au commencement était le verbe »[40] mais plus radicalement que les mots c’est la musique qui passe dans les corps et révèle ainsi ce qui est : « c’est le dire lui-même qui tient le réel. Le dire ou le musical. »[41]

Nul hasard si Philippe Sollers lit et écrit à l’oreille, s’il psalmodie ses textes, s’il vocalise, s’il compose ses romans en mêlant les voix (art symphonique de la citation qui n’est jamais entendu) : « Lisons H, Paradis, l’œil s’y efface dans ce dont se souvient l’oreille, la bouche vient se coller au tympan de l’intérieur, les idées fuient, devant, dansent, montent, diffusent : le corps est bien une fonction de la voix, du son. »[42] La voix dans sa matière musicale, parce qu’elle est le dire vibrant des corps, est révélante : « Pourquoi les voix m’intéressent-elles autant ? Parce qu’elles en disent beaucoup plus que n’importe quelle observation ; que le son dit beaucoup plus que n’importe quelle image »[43] ; « Tout ce qui peut se voir, tout ce qui peut être image, est sous la direction de la voix et du son. »[44]

Oui, le musical tient le réel[45] c’est-à-dire le monde des corps et de leurs vibrations ouvertes sur la cristallisation des signes. Passion fixe encore : « Pour savoir où on en est avec quelqu’un, il suffit d’écouter de la musique ensemble. Le moindre désaccord nerveux vient faire tache dans les intervalles, mais si le son passe sans rencontrer personne, c’est le signe que tout va bien. »[46]

La connaissance est ainsi musicale, jugement des accords et des désaccords, échelle harmonique. Passion fixe toujours, lettre de Dora : « J’en reviens au fait de marcher dehors à côté de quelqu’un : tu peux faire une analyse morale et psychique exacte du quelqu’un en question rien qu’à sentir comment son corps réagit à distance au tien. S’il y a un infime désaccord harmonique, une résistance sourde presque imperceptible, la fausse note de la double allure, ton opinion est faite : il y a comme un défaut chez l’autre, plus qu’un défaut, la preuve d’un malentendu définitif qui sera révélé tôt ou tard. La marche en commun est par conséquent un instrument psychologique de base qui ne trompe jamais. »[47]

Cet art musical et cette science de l’harmonie sont tout entiers un art et une science du temps. La musique est l’art et la science des simultanéités, des successions, de la durée sonore. Que le réel et les corps soient d’essence musicale révèle leur texture temporelle. Mais coïncider avec cette essence et en suivre les modulations singulières suppose que l’homme s’éveille à la temporalité des corps qui est au singulier celle de son corps propre.

Lorsque nous sortons du temps social et utile, de la temporalité qu’imposent les projets et l’action – temporalité extérieure en ce que sa finalité est toujours au-delà du moment présent –, nous entrons dans l’instant. Instant sensible dans lequel le corps est vécu, dans lequel la « corporation » est comme réalisée[48].

Que se passe-t-il lorsque nous arrêtons notre grande agitation, celle du temps dispersé, pulvérisé, du labeur et du projet, lorsque nous nous immobilisons et que nous laissons être ce qui est ?[49] Il surgit des corps vivants dont les modulations sont des résonances et des vibrations temporelles, toute une matière et une épaisseur de temps.

Seul viatique : prendre le temps de contempler les formes corporelles de la réalité, épouser leur apparition, faire silence en soi et de ne plus être que le souffle d’un corps qui inspire et expire, prendre le temps de caresser un corps aimé et être ainsi dans le temps éternellement présent de ces sensations, voir se lever dans l’instant ce qui est toujours-déjà donné.

Car il n’y a pas d’au-delà à atteindre mais plutôt un inépuisable ici et maintenant – épiphanie corporelle du temps – auquel nous avons à être attentifs ; présence pleine et dense qui se donne, notre effort n’étant plus alors qu’un immense abandon, un consentement à ce qui survient. Et puisque l’existence humaine est fondamentalement soustraction et travail indéfini de limitation – bien qu’il y ait plus dans ce qui est que dans tous les possibles échafaudés par la pensée – il importe sans cesse de défaire et désobscurcir, de revenir à rebours pour sentir, dire et penser le « il y a » : « ‘En somme’, dit Dora un soir, en levant les yeux vers le vol ivre et traçant des hirondelles, ‘on s’en est tirés’. Elle montre les acacias de la place : ‘Ce qui est beau est donné.’ »[50]

Atteindre ainsi dans les modulations simultanées des corps et du temps cette temporalité de l’instant, cette durée créatrice, dans laquelle seule – hors du temps mort de la répétition ­­­­– des épiphanies apparaissent comme autant d’événements éternels.

Tel est le temps que l’écrivain cherche à s’incorporer, temps vertical d’une quatrième dimension  : « Le goût du bonheur vient de loin, de l’enfance, de ces événements qui sont ‘des révélations, des épiphanies. Je suis saisi tout d’un coup de façon très étrange, parce que ça m’arrive encore maintenant dans un geste et de me dire : tiens il faut absolument garder le souvenir de ce moment là dans cette position là. Et ce n’est pas un arrêt sur image. Là, c’est un arrêt sur le temps. Tout le corps est là. Arrêt dans la quatrième dimension. A la fois, le passé, le présent et le futur. »[51]

Cet instant d’épiphanie n’est pas un moment mort, un « avoir été » que la mémoire ressaisirait comme un objet passé, c’est bien plutôt un présent retrouvé, un « je suis été », un instant éternel, instant « qui-ne-passe-pas » effectivement situé hors des trois dimensions du temps, hors de son écoulement : « Il suffisait d’y penser ou d’en avoir la sensation très forte. ‘Je suis été’ ce n’est pas du passé. C’est un temps qui ne s’écoule pas puisqu’il est dans une sorte de présent qui implique une présence vécue autrement que dans ce simple passage entre passé et futur. Autrement dit il y a une quatrième dimension du temps impliquant qu’on voit le présent, le passé et le futur, selon une autre dimension, une autre perspective, un autre axe. »[52]

L’écriture est ici le catalyseur privilégié d’une telle expérience non seulement parce que c’est dans la redite et la concentration du langage que les épiphanies sensibles se cristallisent, que le temps est retrouvé[53], mais aussi parce que l’acte d’écriture modifie en lui-même la façon d’habiter son corps et le temps : « Récapitulons : un, le temps ne s’écoule pas, deux, le temps dans le langage permet de dire « je suis été », trois, écrire le temps c’est écrire dans le cœur du temps. (…) Tout ce qui se passe avec la littérature ou la poésie consiste à appuyer de tout son poids sur le temps et sur tous les temps, sur la chronologie et sur la verticalité du ‘je suis été’. »[54]

Comment disposer de la plus grande sensibilité au temps, comment éprouver le temps le plus différencié, le plus riche ? Être musicien bien sûr, être écrivain en tâchant de dire ce corps qui sent dans l’instant et déploie ses perceptions harmoniques en autant d’épiphanies.

Corps par excellence érotique et amoureux, corps musical. Et d’abord commencer par en finir avec l’impuissance et la frigidité orchestrées, avec la grande mise en scène de la misère sexuelle contemporaine : « On me caresse les cheveux, les joues. J’ouvre les yeux, c’est elle. (…) On ne baise plus, on fait l’amour. La différence est très grande, elle est musicale, ça ne s’écrit pas de la même façon. Au lieu du monologue parallèle qui se fait passer pour dialogue, une conversation chiffrée. Au lieu de ce qui fait semblant d’être interdit, ce qui est vraiment interdit. Au lieu de la violence toujours plus ou moins simulée, le crime. Le crime est doux, souple, insidieux, curieux, il ne se satisfait de rien, il veut aller plus loin, savoir davantage. (…) L’amour est un art de musique, comme l’alchimie. »[55]

Apologie du jeu amoureux, de l’érotisme heureux qui ne vit pas de perversions, qui ne jouit pas à hauteur de mort dans des corps-cadavres. Culture de la volupté qui nous reconduit au dire et à l’écrire dans l’affinement et l’intensification circulaires des sensations et des signes. Erotisme verbal pour mieux diffracter le plaisir : « Les voluptueux sont des gens qui ne vont pas sans dire. Tout cela est très étroitement lié au langage. Les manifestations de l’érotisme sont des efforts, des tentatives poétiques pour dire. »[56]

Art, science[57] des corps vivants et allégés qui jouent musicalement leurs différences. Précision et douceur, alchimie des corps-esprits qui s’aiment, transmuant la matière et ouvrant le temps : « Une bouche, un baiser profond, et tout est changé : les environs, l’air, les tables, les chaises, les lumières, l’eau, le vin, le temps. Le meilleur passé fait signe. »[58] Celui à nouveau de l’enfance pour des corps qui retrouvent dans la mise en scène de leurs jeux les vérités de leur plaisir propre, mémoire corporelle qui ressaisit au présent et dans l’instant « qui-ne-passe-pas » les sensations précieuses : « On est conscient du ridicule des séquences, de leur fragilité caricaturale, mais voilà, on jouit… et on emmerde le monde entier, et on se fait savoir par les yeux qu’on emmerde le monde entier. »[59]

Amour libre[60] qui déjoue par avance toutes les tristesses du contrôle (d’abord sexuel : « On peut avoir à rendre des comptes dans l’existence sociale, matérielle, intellectuelle, affective, mais sexuellement, jamais. L’idée de contrôle sexuel est irrecevable. »[61]). Fidélité oui, mais toujours sur le fond de la grande liberté d’enfance, celle de la gratuité qui donne et ne compte pas : « La fidélité est une sorte d’enfance partagée, une forme d’innocence. Voilà, au fond, on est des enfants. Si on cesse de l’être on est infidèle. »[62] Hors du soupçon permanent, jouer de la jalousie comme un excitant érotique et affirmer une fidélité de cœur qui est celle de l’émotion : « Et, sans doute, la fidélité envers un être consiste à lui garder en soi cette place intacte d’émotion. »[63]

La vraie subversion est bien sûr celle de l’amour partagé jusqu’à l’apologie du mariage : « Voulez-vous accomplir la transgression des transgressions aujourd’hui ? Maris, aimez vos femmes. (…) Être érotique chez soi ; jouir de sa femme et la faire jouir, est-ce qu’on peut imaginer plus monstrueux mauvais goût ? C’est la fin des temps ! La ruine du roman. »[64]

Ce qui importe : trouver le temps qu’il faut dans le lieu qu’il faut, y faire jouer son corps et tous les corps, sentir juste et dire juste, écrire juste, pour penser juste, savoir écouter, savoir voir, savoir goûter, savoir toucher, savoir respirer, diffracter les sensations en les harmonisant musical, travailler le plus sérieusement du monde ­­­­– science et art c’est-à-dire musique ­­­­– à ses plaisirs illuminants, bonheur[65] en toutes lettres : « C’est très sérieux, le bonheur, c’est la question des questions, l’éternelle idée neuve en Europe, en Amérique, en Afrique, en Chine, la magique étude dont rien ne devrait détourner l’œil de la raison. Il s’agit bien de l’individu, et de lui seul, contre toutes les propagandes. On dit que le bonheur n’existe pas ? Ne le croyez pas. On vous le vend fourré à la merde ? Insistez, détournez-vous, ne désespérez pas. On vous répète que la vérité c’est l’horreur, la décomposition, la misère, la mort ? Passez votre chemin (…). Copiez-moi cent fois la phrase suivante (l’audace heureuse de Lautréamont) : ‘ En son nom personnel, malgré elle, il le faut, je viens renier avec une volonté indomptable, et une ténacité de fer, le passé hideux de l’humanité pleurarde’. »[66]

Volonté de bonheur[67] que rien ne doit éluder et qui est au présent la vie du corps sensible : « Le bonheur sur fond noir, je ne me lasserai pas d’en parler, je suis un fanatique de cette affaire. Aucun haussement d’épaules, aucune grimace apitoyée, aucun ricanement pincé ne m’en détournera, pas plus qu’autrefois l’éducation ou la répression. Il ne s’agit pas d’une idée, d’une rumination, d’une bouffée ou d’une furtivité d’au-delà, d’une vague évocation d’un âge d’or ou d’un monde meilleur, mais de la chose même, ici, maintenant, en présence, en face. Le bonheur, c’était, et c’est à jamais, le corps de Dora dans ces années là, sa souplesse avertie, brune. »[68]

Mais une guerre est ici nécessaire, guerre du goût qui réaffirme sans cesse la vérité du jeu sensible et la souveraineté du plaisir musical contre toutes les réductions et les négations. Car, ne nous y trompons pas, un tel désir, parce qu’il est excessivement illuminant, est bien le plus renversant et par là le plus refoulé : « J’en connais plus d’un que la beauté déprime parce qu’ils ne peuvent pas y répondre en termes de désirs. »[69] Au plus net et au plus radical : les hommes ont peur de jouir, d’éprouver du plaisir, d’être heureux, d’être débordés ; ils sont des boules fermées de servitudes involontaires et volontaires. Les corps sont opprimés mais l’oppression est intérieure comme extérieure et l’idéologie de la liberté trop souvent la déguise et la généralise[70].

Ici les « dévots du Bien » comme les « suppôts de Satan » se rejoignent et se donnent la main : surtout ne pas trop jouir et ne pas trop faire jouir ! Vive la limite, la fixité, le délimité-contrôlé, le divisé !

Le dévot puritain n’aime rien tant que sa culpabilité, sa souffrance morale, ses bons sentiments nourris de tous les malheurs du monde, il adore « payer », « expier », se « sacrifier », la négativité viendrait-elle à manquer qu’il ne pourrait le supporter (il s’invente, si besoin est, des problèmes et des drames), il aime ce qu’il combat c’est sa raison d’être.

« Lutter contre le mal, c’est au fond, le reconduire et même l’aider à se déployer à un étage supérieur. (…) Commencez par ne pas lui donner de valeur. Or, les dévots du bien, dans leur infinie naïveté, ne cessent pas de lui donner de la valeur. Les dévots du bien travaillent pour le mal. Ils l’aiment à leur insu, et on pourrait dire qu’ils n’aiment que lui. Ils prétendent prolonger la plainte des opprimés, alors qu’ils éternisent l’oppression. »[71]

Mais oui, vous les connaissez, dévorés par leur cause, la vérité en bandoulière d’un monde en noir et blanc, écoutez les, la voix dévorée de haine, toutes les passions tristes d’avance déversées sur leurs ennemis (ceux qui d’abord ne partagent pas leur emportement mauvais ; ennemis toujours plus nombreux que le mécanisme de la terreur vertueuse multiplie sans fin), militants du ressentiment, écoutez comme ils dénoncent violemment toutes les violences[72], oppriment volontiers contre l’oppression, et s’en nourrissent, amoureux secrets du mal qu’ils récusent, corps coincés, fermés, qui sentent si mal et jouissent si peu[73].

Pas de plaisir pur, pas de gratuité, le clergé veille : que chacun souffre comme tout le monde, non mais ! Et l’écrivain qui voudrait se soustraire, jouir de jouer, s’alléger sensible, est prié de rentrer dans le rang et le sérieux. S’il a un don de sensation et de dire qu’il le paye, qu’il soit souffreteux (entendre ici « comme nous » ), qu’il soit maudit, qu’il se sacrifie pour tous[74]. Et d’abord, pas de blagues, la vie d’un côté (invivable, bien sûr) et la littérature de l’autre (de préférence difficile, empêchée, arrachée, surtout pas de prolixité et de fluidité[75] ; jouir en riant, simplement, est littéralement « monstrueux »).

Catéchisme Flaubert donc (« La vie humaine est une triste boutique, décidément, une chose laide, lourde et compliquée. L’art n’a pas d’autre but, pour les gens d’esprit, que d’en escamoter le fardeau et l’amertume ») que rappelle, dans Passion fixe, l’ami du narrateur : « Ecrivain ? Tu rêves ! Le milieu littéraire est une officine de police comme les autres, peut-être pire que les autres. Tu n’y seras toléré qu’en rampant, en exhibant tes certificats d’identité ou de doute, de nostalgie ou de désespoir. N’oublie pas : tes origines doivent être modestes, ton embarras sexuel évident. Du bonheur ? Du luxe ? Des extases ? Tu rêves ! ». Autrement dit : « Eprouver son corps et l’écrire en même temps serait donc le grand péché : vivez mais n’en dites rien, ou pas trop ; écrivez mais vivez le moins possible. »[76]

Au puritain qui ressasse la séparation et la division – de l’écriture et de la vie, de l’intelligible et du sensible, de la métaphysique et de l’érotisme – opposer le corps-esprit libertin (« Mon esprit et ma matière ne font qu’une seule substance. »[77]) qui fait de l’art des sensations un mode supérieur de vie et de connaissance.

Casanova l’admirable bien sûr (« Il a eu un corps exceptionnel, il l’a suivi, écouté, dépensé, pensé. C’est cela au fond que l’éternel esprit dévot lui reproche. »[78] Et que peut-il écrire ce corps-esprit si ce n’est l’histoire de sa vie : « Ma vie est ma matière, ma matière est ma vie. »[79]), mais aussi Le Cavalier du Louvre, Vivant Denon (« ‘Mais quel est donc votre secret pour avoir tant de connaissances ? Vous avez dû étudier beaucoup pendant votre jeunesse ?’ A quoi Vivant lui répond ‘d’un air aisé’ : ‘ Tout au contraire, je n’ai jamais rien étudié parce que cela m’a toujours ennuyé ; mais j’ai beaucoup observé parce que cela m’amusait. Ceux qui en savent plus que moi me conseillent, ce qui fait que ma vie a été remplie et que j’ai beaucoup joui’. »[80]) et Mozart, Mystérieux Mozart (« Le corps sonore devance le corps biologique. Cet enfant a une intelligence et des passions que la physiologie et la raison ne connaissent pas. Il crée en dehors des normes du développement libidinal. Mme de Pompadour, rompue au contrôle de la sexualité royale, pressent ce dérèglement. Ce petit mâle virtuose a des capacités de jouissance ingouvernables. En un sens la marquise est déjà ‘moderne’ : elle préfère le pouvoir à l’amour. Donc la philosophie politique à la musique. »[81]).

Autant de corps libérés et allégés, la culpabilité en moins[82], vibrants vivants, vérités senties, et pour Philippe Sollers tout l’esprit du meilleur dix-huitième siècle, grande respiration et passé toujours à venir : « Nous ne sommes pas là pour être débités par le – quelle étrange expression ! ­­­­– corps social. La vie est courte. Le corps a ses raisons, que le plus souvent on ignore, et sa sagesse propre, ses bouleversements. La vie humaine est quelque chose d’extraordinairement vaste. Tout est fait pour empêcher qu’on s’en rende compte. C’est au 18ème siècle que le corps humain s’est vécu lucidement comme le plus rapproché de lui-même dans sa liberté incarnée. Fait unique, qui fut sanctionné et puni. »[83]

Libertinage, jeu, plaisir, jouissance, connaissance : bonheur. Et Dieu lui-même ! Contre toutes les séparations, libertinage et mystique, érotisme et contemplation : « Je ne crois pas du tout que le continent dit « religieux », métaphysique, si on veut aller plus loin, soit le moins du monde sabordable par le sexuel. Le fait qu’on ne trouve pas de raison de récuser l’ouverture divine par la sexualité me paraît quelque chose de nouveau. »[84]

D’où l’apologie du catholicisme ouvertement sensuel et baroque de la Contre-Réforme, fascination qui nourrit ce que l’écrivain sent et dit. Dieu et le dix-huitième siècle n’en font qu’un, Dieu et les libertins (« L’apologie de la joie de vivre est du côté du catholicisme apostolique et romain. »[85]) contre la tradition janséniste et puritaine du catholicisme français : « L’ostension, l’eucharistie, la transsubstantiation, etc. Je n’ai pas été enfant de cœur mais ça m’intéressait de savoir pourquoi, à partir d’un certain nombre de paroles sacramentelles, des matières pouvaient changer de nature[86]. C’est intéressant, non ? Enfin, pour revenir à la présence réelle, à l’eucharistie : j’écris pour être en état de présence réelle, voilà, c’est simple… »[87]

Il y a un dieu vrai qui se signale par son incarnation et sa corporation, par la richesse, la précision et l’intensité de sensations[88] auxquelles il ouvre. Le sexe, la religion, la poésie et la pensée, « éléments radicaux à éclaircir et à maintenir ensemble » : connaissances vives, érotiques, verbales et musicales.

Mais les dévots et les suppôts veillent, les bons et les mauvais sentiments communient en un même goût du malheur : « ‘Jusqu’à présent, dit Lautréamont en intraitable critique d’Aristote, on a décrit le malheur pour inspirer la terreur et la pitié. Je décrirai le bonheur pour inspirer leurs contraires.’[89] Le contraire de la terreur ? La joie, la béatitude, l’abandon, la sérénité. (…) Qui vante la pitié vante la terreur. Et réciproquement. C’est usant. Personne ne veut jamais admettre la complicité entre le goût du malheur, la plainte romantique, le sentimentalisme apitoyé et la vraie brutalité sanglante. (…) Les terroristes sont de grands sentimentaux ; les apologistes de la pitié sont des terroristes. »[90]

Mesure-t-on vraiment tous les effets dissolvants de ce bas les masques (à moins précisément qu’ils ne le rendent inaudible, refoulement constitutif et massif) ? Les fausses oppositions tombent, les solidarités inavouables ­­­­– mais tellement symptomatiques ­­­­– se révèlent : puritanisme et pornographie même combat ! (« Un tir de barrage continu, puritain ou pornographique ­­­­– c’est la même chose ­­­­– s’oppose à la connaissance comme à la joie. »[91]). Sentimentalisme éthéré ou chair mutique étalée mécanique, même refus du corps singulier, concret, sensible, verbal, musical, jouissant, vivant (« La seule chose obscène à éviter, comme toujours, est l’amour concret, partagé, élément asocial par excellence. L’amour physique prouvé, entendons-nous, pas de blagues, l’amour libre. »[92]).

En contre-champ une même passion nécrophile, la mort dans tous ses états. Quel foudroyant éclairage social, quelle leçon pour toute politique à venir[93]. Ils sont tous là : « Pêle-mêle, les sacrificiels chrétiens, les néo-païens, les antisémites plus ou moins déguisés et téléguidés, les agités mélancoliques du tout-est-foutu, les aboyeurs du déclin de l’Occident, les trépignants de l’Apocalypse. On peut d’ailleurs y ajouter les socialistes prolétariens, grands discours et piétinements, masochisme militant, ignorance revendiquée, saccage de la vie privée, puritanisme somnambulique, culte de l’échec, délation spontanée, fascination policière. Fascisme évident dans les deux cas, pour le plus grand profit des caissiers locaux qui ne craignent rien tant que l’individu libre suivant ses désirs sans en référer à personne. »[94] Ajoutons le prestige de toutes ces fausses transgressions qui déversent l’ordure, grattent les croûtes, s’excitent du glauque, se prosternent devant la mort en maître, en croyant choquer le bourgeois alors même qu’elles pérennisent en retour tous les conformismes, tout le spectacle marchand…

Spectacle qui les a depuis longtemps intégrées, digérées : « Le terrorisme meilleur propagandiste de la passivité familiale. (…) Tout s’équilibre et tout s’enchaîne : les horreurs entraînent la peur qui débouche sur le conformisme. L’abjection et la vulgarité désespérée raniment les bons sentiments. (…) On faisait de la mauvaise littérature avec les bons sentiments on en fera cent fois plus avec les méchants : le marché commande. L’objectif sera toujours le même : culpabiliser au maximum l’humanoïde en transit, lui montrer qu’il mérite d’être traité comme un chien, une ordure, non sans lui dorer sans cesse la pilule avec Dieu, l’Enfance, l’Innocence, les Victimes, la Mort. On insistera ainsi sur le fait qu’il vaut mieux se résigner à n’avoir que ce qu’on a, sinon bonjour les dégâts. Ca pourrait être pire : telle est la ritournelle Mafia. Il peut arriver un accident, on ne sait jamais, on vous protège. »[95]

De toutes parts l’infinie complaisance contemporaine qui fait suinter et dégouliner la mort où plutôt son spectacle permanent pour s’en réclamer ou s’en récrier mais dans tous les cas s’en nourrir. Nous ne sentons plus ce qui est, ce qui nous déborde réel : le plaisir, la joie, et tout aussi bien la misère et la souffrance ; images, simulacres. Sommés de nous conformer, de nous normaliser, de nous limiter, avec le spectre du pire et la marionnette du meilleur impossible agités sans trêve à l’arrière plan de notre arrière monde. L’ordure et le sirop pour des corps coincés, fermés, avec un « cadavre dans la bouche. »[96]

Corps dont la jouissance toute étroite tient dans la soumission ; qui dira, là aussi, la toute puissance sociale du masochisme (depuis longtemps intériorisée et individualisée), son injonction mortifère : « Obéissez et vous jouirez ! », qui dira le triomphe de la pulsion de mort dans la martyrologie (« Tu jouiras de perdre et de disparaître » ­­­­– la mort désirable)[97] ? Philippe Sollers : « Il y a un livre à mon avis, qu’il faut relire d’urgence, La Servitude volontaire de La Boëtie. On y trouve formulé pour la première fois, d’une façon décisive et périodiquement oubliée, l’axiome suivant : ‘Tout pouvoir ne vit que de ceux qui s’y résignent’. (…) Tu jouiras de perdre car c’est la seule voie qui te soit offerte imaginairement pour jouir. (…) Tout ça va dans le sens de la servitude volontaire et de la jouissance qu’elle procure. (…) C’est tellement plus simple et plus confortable de se plaindre d’un méchant supposé plutôt que de soi. »[98]

C’est bien une passion nécrophile qui agite l’humanité, nécrophilie sous toutes ses formes qui partout impose le divisé, l’inerte, le momifié. Nécrophilie de la passion politique lorsque la raison qui l’anime se veut totalitaire : respect du cadavre embaumé et terreur (la mort mécanique s’emballant parce que les corps sont toujours trop particuliers, trop impurement sensibles). Nécrophilie générale qui tient que « le réel c’est la mort », « le maître absolu ».

Ici creusons et découvrons le Diable himself c’est-à-dire la pure puissance de négation. Est démoniaque et diabolique le mouvement incessant qui tend à diviser, à défaire, à détruire, à défigurer, à dévitaliser. Le diable est l’ « antéjouissance », l’autre radical de ce qui est, vit et jouit : « L’effroi que provoque ce qui est radicalement étranger à la jouissance, et qu’il faut bien avoir le courage de penser comme supériorité du mal sur le bien, cet effroi a été pensé sous la forme du diable dans la civilisation chrétienne. »[99]

Suivons ici Philippe Sollers[100] en ouvrant le Traité sur l’essence de la liberté humaine de Schelling et en écoutant le commentaire qu’en a donné Heidegger : « La plus haute corruption fait disparaître, comme nous l’indique Schelling, ‘ce qui est naturel, et même la sensibilité, et jusqu’au plaisir et celui-ci se change en cruauté, et le mal démoniaque et diabolique est encore plus étranger à la jouissance que le bien’ ».

Si « le bien est une ignorance relative de la jouissance (distance puritaine) le mal est cette ignorance portée à l’absolu ». Et qui porte à l’absolu si ce n’est l’esprit lui-même ?

Coup de tonnerre métaphysique : « Le Mal est spirituel : ‘il est même le spirituel’ » ! Et en effet « celui qui est tant soit peu familier des mystères du mal, celui-là sait que la plus haute corruption est en même temps la plus spirituelle » ; « seul ce qui inspire de la terreur est spirituel », la cruauté, la méchanceté et même l’erreur ­­­­– « l’erreur n’est pas un défaut d’esprit mais une perversion » ­­­­– sont spirituelles.

Le mal est l’esprit au plus pur et la méchanceté est donc moins anthropologique que métaphysique : il y a, ainsi que l’évoque Heidegger, une « méchanceté de l’être » : « L’essence du malfaisant ne consiste pas dans la pure malice de l’agir humain, elle repose dans la malignité de la fureur. L’un et l’autre, l’indemne et la fureur, ne peuvent toutefois déployer leur essence dans l’Être qu’en tant que l’Être lui-même est le lieu du combat. En lui se cèle la provenance essentielle du néantiser. (…) Le néantiser déploie son essence dans l’Être lui-même et nullement dans l’être-là de l’homme, pour autant qu’on pense cet être-là comme subjectivité de l’ego cogito. »[101]

Insurrection contre l’Être dans l’Être lui-même ­­­­– « En même temps que l’indemne, dans l’éclaircie de l’Être apparaît le malfaisant » ­­­­– ou autrement dit avec les mots de la théologie : le Diable n’est pas le double extérieur de Dieu, l’élément étranger de la création, il en est plutôt une pointe desséchée et infiniment corruptrice, esprit pur purement démoniaque : « Je suis l’esprit qui toujours nie. »[102]

Voilà qui peut-être donne sens à une phrase de Lautréamont extraite des Poésies : « Le malheur n’est ni dans nous, ni dans les créatures. Il est en Elohim. » Spiritualité diabolique qui ne cesse de travailler au corps les corps (« le démoniaque est toujours en excès par rapport a la subjectivité humaine : avec lui, c’est toujours plus »), révélant sans cesse « l’antinomie du mal comme spiritualité pure et de la jouissance sous toutes ses formes. »

Le Diable presse à la mort car il est fondamentalement étranger à toute jouissance, toute jouissance le fait souffrir, fait souffrir le spirituel en lui : « Imaginez qu’un homme soit avec une femme, et que ces deux là ne débouchent pas sur un désastre intime. Je dis bien, imaginez, car Elohim m’est témoin que cette scène est fortement improbable. Entre un homme et une femme c’est fait pour ne pas marcher. L’écran sentimental sert à masquer ce ratage qui continue depuis Adam et Eve, depuis que Monsieur Serpent s’est interposé entre eux afin de leur proposer la connaissance du bien et du mal. Si quelqu’un est intéressé à ce que ça ne marche pas, c’est le Diable. Que quelque chose ait lieu, de l’ordre de la jouissance, entre un homme et une femme, soyez certains qu’il souffre. Horrible souffrance du Diable, qui ajoute à la plénitude de la satisfaction. Car il est furieux. Convulsif. Indigné. Ca jouirait ? Non ! L’ange en lui s’indigne. Indignation du spirituel. Un homme et une femme interrompraient le mécanisme de l’insurrection. Scandale ! Enorme scandale ! »[103]

Il faut penser jusqu’au bout les effets éclairants de cette « métaphysique » renversée : l’esprit pur est la négation absolue des corps vivants vibrants jouissants, il est une levure de mort qui infecte l’histoire.

Que montre la raison totalitaire lorsqu’elle anime la terreur politique si ce n’est justement cet esprit pur et nécrophile à l’œuvre ?

Soit le projet marxiste d’une révolution intégrale aboutissant à une société sans classes et sans Etat. Principe de cette révolution, le prolétariat, doit supprimer les structures de domination notamment à travers l’appropriation collective des moyens de production. Une telle transformation requiert l’exercice d’une dictature : le renforcement maximal de l’Etat doit permettre l’abolition de la division du travail (source de rapports de domination) et par là des différences de classe. L’Etat prolétarien parce qu’il vise la disparition de tous les corps de domination et promeut le développement des formes d’association doit conduire à sa propre extinction. La société communiste ­­­­– sans classes et sans Etat­­­­ – serait ainsi une société transparente où les hommes, devenus libres dans une société d’abondance, rendraient caduques toutes formes d’autorité et de contrainte.

L’esprit a parlé et ce qu’il veut ici est bien la création ­­­­– fondamentalement messianique ­­­­– d’un homme nouveau libéré des intérêts particuliers qui le déterminaient et des rapports sociaux qui l’opprimaient. En un mot : ni soumission intérieure, ni soumission extérieure mais l’atteinte d’une nouvelle condition humaine, purifiée et « impeccable ».

Mais quel est l’homme de la société communiste, d’une société transparente ayant aboli toutes les différences synonymes du maintien du particulier face à l’universel ? C’est un homme mort, c’est-à-dire un esprit pur, sans corps sensible car toute différenciation et toute singularité est d’abord et fondamentalement corporelle. Ici l’aporie tragique du marxisme lorsqu’il ne cède pas sur son désir de pureté spirituelle. Ici l’emballement de la terreur, celui de la révolution khmer au Cambodge en 1975 : de la tentative pour abolir la division du travail à travers l’abandon forcé de toute spécialisation, au génocide qui massacre les corps. Abolir toujours plus toute finitude et toute particularité sources de différences (et donc d’inégalités potentielles), abolir la vie corporelle elle-même, toujours trop limitée pour l’esprit pur, et l’anéantir sans trêve et sans fin. L’absolu révolutionnaire s’abîme dans la mort car en dernier lieu le néant seul est pur.

Vérité terrible, toujours refoulée : le crime de masse n’est pas d’abord déraison, folie animale des pulsions mais planification d’une raison excessive, socialisation du crime qui devient ainsi travail ordinaire[104]. Génocide « industriel » des Juifs, génocide « agricole » des Tutsis, toujours l’insupportable crime d’une raison méthodique, froide, privée de corporation qui commande à tous les déchaînements. Seul l’esprit pur qui captive et fanatise dans le règne simpliste de l’abstraction ouvre à une tuerie sans retenue et sans fin hors de la pitié des corps[105]. L’essence du massacre est bien le désir spirituel de totalité : « Tuez les tous. »

Que faire ? n’être ni un mouton du bien, ni un mouton du mal ; ni dévot, ni suppôt. Ne pas aller contre le mal, ainsi que nous l’enjoint Lautréamont : « lutter contre le mal est lui faire trop d’honneur ». Mais plutôt le regarder bien en face, le démasquer pour ce qu’il est ­­­­– mort frigide qui se nourrit de notre désir­­­­ – et le laisser se décomposer[106] en ne lui offrant aucune prise, le retourner[107].

Mépriser le mal et non se sacrifier contre lui, seul commandement d’Elohim gagné par le malheur : « Lutter contre le mal est lui faire trop d’honneur. Si je permets aux hommes de le mépriser, qu’ils ne manquent pas de dire que c’est tout ce que je peux faire pour eux. »[108] A l’opposé d’une lutte frontale dans laquelle l’adversaire n’existe, pour une large mesure, qu’à travers les efforts déployés contre lui, privilégier le pas de côté, le saut. Laisser mourir le Diable en commençant par ne pas lui donner de valeur[109].

Rechercher « la transmutation (qui) elle a lieu en musique. »[110] Alchimie musicale des sensations que l’écriture polit, alchimie des corps qui s’aiment et qui jouissent : ne pas cesser d’en être traversé, de le moduler sur tous les tons contre toutes les impasses, les échecs et les récriminations.

Contre « le parti de la mort qui a un grand respect pour le malheur »[111] suivre le canon épicurien et affirmer que la mort n’est rien : « Eh bien, voici le mot de passe. N’accepte pas, n’accepte jamais. Quoi ? La mise en scène de la toute puissance de la mort. La mort n’est pas pour nous. La mort est une comédie comme une autre. »[112]

La mort n’est pas le maître absolu, elle ne nous soumet qu’à la mesure de l’attention que nous lui prêtons. La passion de la mort, de la fin, est celle du désir qui ne veut que clôtures et soumission ; ratiocinations d’un corps triste contre l’éternelle naissance de ce qui devient  : « Les obsédés de la mort sont les ratés de l’amour physique. »[113]

En appeler sans cesse au cadavre, terreur et respect, trahit une fascination pour l’inerte et la fermeture, imposant « la loi des morts sur les vivants » qui est la loi de la « lettre morte » et du « pouvoir » : passion totalitaire, individuelle et collective, politiques qui exhibent les cadavres et referment l’horizon sur le corps embaumé.

Résistance nécessaire des corps singuliers et de la parole vive : « Il nous faut un nouvel esprit de commencement et un verbe assez fort pour éviter ce passage immédiat de la chair au cadavre. »[114]

Se jouer de la mort, comme du Diable, en refusant d’y être asservi n’est pas faire le choix d’une superficialité écervelée, d’un accommodement facile avec le monde tel qu’il va. Au contraire seule une conscience aiguë du négatif donne à la sensibilité toute son acuité, sensibilité à l’instant ouvert sur le plaisir et le bonheur : « Le sens du temps, de l’instant, la sensibilité à chaque situation du temps impliquent une perception aiguë du négatif. »[115]

Contre toute la pseudo-profondeur qui bégaye le sens du tragique, s’en voulant la prêtresse sourcilleuse, et ne supporte pas la légèreté du jeu et du jouir, nous affirmer, avec Nietzsche, « superficiels par profondeur » et rappeler que « tout ce qui est profond porte des masques ».

La grande santé est bien celle du « bonheur sur fond noir »[116], du corps-esprit qui sait tellement que l’enfer et le paradis sont partout et à chaque instant mêlés qu’il ne lui importe qu’à force d’art et de science ­­­­– de musique­­­­ – d’amener la joie à envelopper la tristesse pour mieux l’éteindre[117]. Non pas détourner le regard au motif du confort mais au contraire les yeux dessillés, sensibilisés par le passage de la mort, voir au plus profond des bonheurs possibles. Non pas l’escamoter mais les yeux dans les yeux, pour mieux la traverser, faire face en « étant à la mesure de la pulsion de mort qui est . »[118]

Mesure qui est ici appel à la démesure de la transmutation, alchimie musicale qui fait taire la mort : « L’amour, aussi fort que la mort, est fait pour triompher d’elle. »[119]

Dès lors les prétendues oppositions du malheur clérical se défont : « Mozart est déchirant et léger »[120], sa légèreté se découpe sur un fond de souffrance transmué en énergie joueuse. Rien ne lui est plus étranger que le lyrisme romantique qui ne cesse de dégorger sa profondeur plaintive.

 

Voilà que l’on pourrait être un en étant plusieurs, à un endroit tout en parlant d’ailleurs, concentré au plus profond tout en glissant à la surface. De l’importance des masques et des rôles. Refuser les aveux et la transparence, se soustraire ainsi à tous les contrôles. Et jouer bien sûr, profondément, passer d’une scène à une autre, d’un texte à l’autre, multiplier les trajets de surface et les combinaisons de formes. Eprouver toujours plus, toujours autrement, pour connaître davantage.

Dispersion ? Mondanité ? Apparences de Philippe Sollers qui trompent d’abord les puritains qui n’aiment que l’identité unique, si possible ascétique. Mais aussi tous les romantiques qui n’entendent rien à cette légèreté lucide qui aime à jouer pour son plaisir de toutes les surfaces. Et enfin tous ceux – ce sont aussi les mêmes – qui ne savent pas l’entendre à force de ne pas le lire, lui l’écrivain dont l’effort le plus constant, et sans doute le tort principal, est de ne pas cesser de faire du récit de sa vie une œuvre et de vivre celle-ci comme une « mytho-biographie ».

Face « à la mise au point sociale permanente », à la multiplication des simulacres et des leurres de la société du spectacle, à la toute-puissance de l’image vide, organiser la résistance farouche du corps singulier qui persiste à sentir et dire à la première personne, à éprouver l’instant en tant que corps musical. Choix d’une stratégie heureuse qui ne soit pas celle de l’écrivain maudit, drapé dans la pureté stérile et orgueilleuse de sa seule absence et de son silence : « s’exposer en multipliant les images », multiplications des expériences et des échappées, discipline de savoir et de liberté. Avancer en multipliant les masques, se montrer pour mieux se dissimuler, être en pleine lumière pour mieux ménager l’ombre de l’intime et du propre[121], organiser les malentendus pour mieux préserver l’individuation toujours menacé d’un corps et d’une langue. Et d’abord être heureux, comme tel, caché car soustrait dans l’instant à la tristesse généralisée du contrôle social.

 

Bien plus qu’une esthétique, une politique, et même une antipolitique s’il s’agit toujours de réaffirmer la singularité corporelle contre toutes les entreprises de normalisation et de contrôle entendant imposer l’anonymat et la fonctionnalité sociale : « Qu’est-ce qu’être – et non avoir – un corps ? Qu’est-ce que corporer ? En quoi ça corpore ? Pourquoi, le refus ou la gêne de s’interroger intimement, profondément, sur cette corporation qui implique de ne pas rentrer dans différentes corporations, dans des corps constitués, dans des partis, des églises, des associations, des syndicats, des familles ? Refus de s’y faire décorporer, pour calmer, pour anesthésier la question du corporer. »[122]

Alors la littérature comme « guerre antisociale », les romans et leurs « propositions tout à fait affirmative de prises de position en faveur de la temporalité, de la poésie, de la perception, de la sensation, du corporé lui-même en tant que les cinq sens y sont convoqués de façon musicale. »[123] Affirmer à chacun, par un dire qui est un vivre, « qu’il y a une responsabilité à accepter l’invivable » et « qu’une incroyable richesse est à la disposition de qui ne se l’interdirait pas. »[124]

Comment échapper à l’invivable et atteindre la liberté ? Philippe Sollers préfère laisser tourner sans lui le disque politique : « On me dira que si ça devient plus vivable là où ça ne l’est pas encore, ce sera grâce aux fleurs du bien qui ne surgissent que du fond social, seule façon d’atteindre la liberté. On nous chante ce refrain depuis longtemps. Je veux bien laisser tourner ce disque, mais je préfère demander à la personne qui se trouve en face de moi comment elle s’arrange avec (son corps et avec) le Temps. »[125]

Mais qu’à la pointe Philippe Sollers ait raison, que le bonheur comme le destin individuel ne soient pas d’essence politique, ne nous interdit pas de penser ici ce que peut être la politique la plus appropriée à cette antipolitique.

Entendons ici la politique qui ménagerait au mieux les conditions d’une émancipation individuelle générale dont l’accomplissement se situerait hors de son champ. Autrement dit une politique telle que son achèvement réside, à travers notamment l’exact délimitation de l’exercice du pouvoir, dans l’affirmation de son caractère essentiellement inachevé. Une politique donnant les moyens d’une libération qu’elle ne saurait accomplir et dont l’effectivité, forcément singulière et concrète, se situe dans son prolongement mais hors d’elle ; politique favorisant l’épanouissement « de corps libres dans une pensée et une parole libres ».

Où trouver cette politique des corps singuliers qui renonce aux prestiges du discours de l’esprit pur, à la passion politique qui si souvent ouvre sur un fond nécrophile ?

Philippe Sollers a pu répondre ici : « mai 68 », « une révolution sans précédent ni modèle ; une politique sans projets ; la révolte directe contre toute forme d’autorité, une mise en question immédiate, expérimentale, de la toute puissance de l’Etat. »[126]

Soit une révolte et non une révolution, soit la contestation de tous les pouvoirs et de toutes les idéologies, soit le désir de s’affranchir des soumissions intérieures et extérieures. Subvertir les corps et le langage pour ne plus les vivre comme refoulés et réprimés (« J’ai vécu l’irruption d’une langue vivante dans une langue morte »[127]) ; corps libérés, paroles affranchies ; esprit et chair de vie contre tous les cadavres.

Mais une « politique sans projets » est fondamentalement une antipolitique, un éloge de la fièvre et de la fête, de la créativité dans l’instant. Or comment socialiser et faire durer ce qui est d’abord mouvement et invention d’un corps-esprit singulier ? Comment surtout ne pas tomber dans des leurres : apologie d’un spontanéisme béat qui oublie la négativité (erreur symétrique à celui qui la prend pour maître), libération du corps-esprit réduite à la foire du sexe… et là où une créativité toute autre dans une communauté toute autre devait subvertir toute politique, reviennent en creux de « nouveaux esclavages » et « toutes les autres dominations de ce monde »[128], un nouveau conformisme de la libération[129] prélude à une régression aussi souterraine que massive.

Houellebecq ici, en implacable procureur, parce qu’il faut bien regarder en face « les formes corporelles de la réalité »[130] : «  Bruno est appuyé contre le lavabo. Il a ôté sa veste de pyjama. Les replis de son petit ventre blanc pèsent contre la faïence du lavabo. Il a onze ans. Il souhaite se laver les dents, comme chaque soir ; il espère que sa toilette se déroulera sans incidents. (…) Pelé s’approche à son tour. Il est petit, râblé, extrêmement fort. Il gifle violemment Bruno, qui se met à pleurer. Puis ils le poussent à terre, l’attrapent par les pieds et le traînent sur le sol. Près des toilettes, ils arrachent son pantalon de pyjama. Son sexe est petit, encore enfantin, dépourvu de poil. Ils sont deux à le tenir par les cheveux, ils le forcent à ouvrir la bouche. Pelé lui passe un balai de chiottes sur le visage. Il sent le goût de la merde. Il hurle. Brasseur rejoint les autres ; il a quatorze ans, c’est le plus âgé des sixièmes. Il sort sa bite, qui paraît à Bruno épaisse, énorme. Il se place à la verticale et lui pisse sur le visage. (…) ‘Ton zob est nu, dit-il railleur ; il faut aider les poils à pousser’. Sur un signe, les autres passent de la mousse à raser sur son sexe. Brasseur déplie un rasoir, approche la lame. Bruno chie de peur. (…) La plupart des garçons, surtout lorsqu’ils sont réunis en bandes, aspirent à infliger aux êtres les plus faibles des humiliations et des tortures. Au début de l’adolescence, en particulier, leur sauvagerie atteint des proportions inouïes. (Cohen, le surveillant général) ne nourrissait aucune illusion sur le comportement de l’être humain lorsqu’il n’est plus soumis au contrôle de la loi. »[131]

Contre les lanternes libertaires qui sont trop souvent des vessies, contre l’idéalisme qui fait le lit de la terreur massacrant les corps particuliers dans sa pureté diabolique, faire jouer l’empirisme politique qui part, pour mieux y faire retour, de la liberté des corps-esprits.

Et convoquer pour une politique des corps le Traité du Gouvernement civil de Locke. Lequel, à partir de l’hypothèse anhistorique d’un état de nature compris comme état de liberté et d’égalité, donne à l’homme un ensemble de droits ordonnés à une loi naturelle qui prescrit à chacun de veiller à sa conservation et à celle du genre humain.

Conservation de soi qui autorise chacun dans l’état de nature à organiser sa protection – le droit de se défendre se doublant ici d’un droit de punir : « Chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c’est-à-dire sa vie, sa liberté et ses richesses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres ; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu’il croit que l’offense le mérite. »[132]

Les biens propres de l’homme, qui constituent autant de droits naturels, sont donc la vie, la liberté, la possession de richesses. Faire de la vie, de sa conservation et de son déploiement, une loi et un droit de nature est un geste d’une portée décisive qui place les corps vivants au cœur de la société politique. La pierre de touche de la politique lockienne est le corps sensible et concret : c’est bien la conservation du corps, sa protection, son déploiement et son prolongement dans l’acquisition de biens extérieurs qui finalisent l’action du gouvernement civil.

Car si l’état de nature est bien un état social, la faiblesse des hommes[133] les expose sans cesse à enfreindre le principe de conservation. Dans l’état de nature dans lequel chacun est son seul juge, dans lequel il n’existe pas de règle fixe et de pouvoir de contrainte reconnu, la paix naturelle est constamment menacée. D’où l’intérêt pour les hommes d’instaurer un gouvernement civil capable de garantir les droits naturels : « La plus grande et la principale fin que se proposent les hommes lorsqu’ils s’unissent en commun et se soumettent à un gouvernement c’est de conserver leurs propriétés pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l’état de nature. Premièrement il y manque des lois établies. En second lieu, il manque un juge reconnu qui ne soit pas partial. »

En un sens, la société politique n’est rien d’autre qu’une association de propriétaires se dotant des structures nécessaires à la garantie de leurs droits.

Mais qu’est-ce donc que la propriété ? Elle n’est rien d’autre que le prolongement dans les choses et par le travail du droit absolu que chacun a sur sa propre personne c’est-à-dire fondamentalement sur son corps.

La propriété est d’abord propriété de soi, de son corps-esprit propre, immédiatement synonyme en ce sens de liberté, et c’est à travers la transformation de la nature que l’appropriation se communique aux choses : « Encore que la terre et toutes les créatures inférieures soient communes et appartiennent en général à tous les hommes, chacun pourtant a un droit particulier sur sa propre personne, sur laquelle nulle autre ne peut avoir aucune prétention. Le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, nous pouvons le dire, sont son bien propre. Tout ce qu’il a tiré de l’état de nature, par sa peine et son industrie, appartient à lui seul : car cette peine et cette industrie, étant sa peine et son industrie propre et seule, personne ne saurait avoir droit sur ce qui a été acquis par cette peine et cette industrie, surtout, s’il reste aux autres assez de semblables et d’aussi bonnes choses communes. »[134]

Toute politique qui conteste à sa racine le droit de propriété (et non celle qui cherche à le régler) s’attaque fondamentalement au droit que chacun a sur sa propre personne et d’abord sur son corps propre : il n’est pas étonnant que la terreur révolutionnaire et totalitaire, celle de l’esprit pur qui toujours nie, s’empare des biens avant de mutiler les corps.

La politique lockienne, qui est au contraire une politique des corps sensibles, s’oppose à l’idée du corps politique abstrait dans lequel l’individu n’est plus que le membre soumis à la totalité organique. Ainsi le corps qui naît du pacte social rousseauiste implique que chaque particulier aliène tous ses droits propres et devienne citoyen dans la seule mesure où sa raison l’élève à la volonté générale, où elle lui fait renier ses intérêts propres au nom de l’intérêt commun.

L’Etat forme des citoyens et leur impose une liberté politique qui est immédiatement morale, liberté de la raison citoyenne qui se déterminant universellement – relativement au bien public – se libèrerait du déterminisme des intérêts particuliers.

Le corps politique est alors fondamentalement une puissance contraignante : « (…) Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre »[135], puissance censée œuvrer à la libération des hommes mais dont rien ne délimite par avance le pouvoir.

Et c’est toujours au risque des corps car puisqu’il faut éduquer la raison, la convertir dans la lumière de la citoyenneté, les corps sensibles n’ont pas à faire obstacle. Nul hasard si la terreur fut l’une des possibilités malheureuses de la révolution française et si le modèle républicain confère, pour le meilleur mais aussi pour le pire, un pouvoir plus grand que le modèle anglo-saxon[136] à la force et à la puissance publique.

En affirmant le droit absolu qu’a chacun sur sa propre personne, propriété de soi qui est immédiatement liberté du corps-esprit s’exprimant dans des droits individuels, Locke fonde le libéralisme politique et s’oppose à toutes les entreprises qui forcent la liberté au nom de leur destin spirituel. Pensée d’avenir qui comprend à l’avance que le cœur de la modernité sera la singularité et d’abord la singularité corporelle.

En ce sens le libéralisme politique est bien la vraie révolution non mortifère des temps modernes.

Cette politique des corps est à l’œuvre dans la rédaction même de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen en 1789 :

« Article 2 – Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression », droits qui visent ainsi explicitement à garantir le libre déploiement et la protection de l’individualité corporelle contre l’exercice tyrannique du pouvoir.

Cette protection n’est pas seulement une délimitation négative du pouvoir[137], elle désigne aussi l’abstention positive de l’Etat relativement à la liberté de conscience. Locke la nomme « tolérance », elle est la liberté d’opinion et d’expression reconnue au corps-esprit :

« Article 10 – Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ; Article 11 – La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Ici le républicain qui tient à son corps politique abstrait, celui de l’égale aliénation de tous à la communauté, se prépare à un refoulement rapide en découvrant que sa révolution est pour une large part d’essence libérale…

Bien sûr les critiques pleuvent : une telle démocratie ne pourrait masquer bien longtemps sa réalité, celle de la promotion d’une liberté extérieure et matérielle dans le déploiement jouissif et égoïste de l’individu à travers ses biens. Le corps politique laisserait place à un agrégat de corps particuliers et d’intérêts personnels. Il n’y aurait que satisfaction des passions individuelles à travers une accumulation de biens fondée sur des rapports de force et d’exploitation que Marx ne manque pas de dénoncer.

Et tout cela est…juste ! Si ce n’est que, loin de condamner la démocratie libérale, cela en pointe précisément à la fois l’inachèvement et la tâche.

Tout le travail d’une politique progressiste fut et demeure d’assurer le développement et l’harmonisation des droits individuels. Si la liberté d’entreprise aura eu pour première conséquence, au moment de la révolution industrielle anglaise, de briser les corps au nom des impératifs de production, elle est aussi à la source d’une production accrue de biens et de richesses qui participe directement à l’élévation général du niveau de vie et indirectement au processus de développement humain[138]. Surtout cette liberté, expression du droit naturel à l’appropriation par le travail, doit et peut être harmonisée avec cet autre droit fondamental qu’est la conservation et le respect de l’intégrité du corps. Tout le développement du droit du travail ne manifeste rien d’autre qu’une garantie grandissante des droits individuels et une recherche constante de leur plus juste accord.

Pour une social-démocratie militante donc, sans cesse attachée, d’abord par la négociation et le contrat, à la transformation des formes corporelles de la réalité. Encourager la liberté de ses acteurs, leur responsabilité et leur créativité, régler leur déploiement dans une exigence de justice qui soit bien plutôt équité généreuse qu’égalité formelle[139].

Loin de tous les conservatismes, lire ici une défense de la réforme opiniâtre contre la mythologie révolutionnaire. Ne plus penser la politique comme une esthétique soumise aux passions, comme la promesse d’une pureté radieuse à la démesure du désir. Mais bien comme un travail humble de tous les instants. Disons le nettement, c’est moins la contestation radicale que le réformisme ambitieux – sans méconnaître que le second puisse profiter des effets de la première… –, souvent conduit d’ailleurs par la bourgeoisie éclairée, qui a transformé dans le sens d’une plus grande liberté et d’une plus grande justice l’existence sensible des hommes.

Lorsque Locke refuse que le contrat social soit un pacte de soumission, lorsqu’il évoque un contrat dans lequel chacun renonce à décider soi-même de la sécurité et des punitions en transmettant ces droits naturels au gouvernement civil[140] qui doit lui apporter ainsi la garantie pérenne de ses biens propres, lorsque cette garantie doit être rendue effective par l’action d’une justice publique capable de résoudre les conflits et plus généralement par la promulgation de lois ordonnées à la garantie collective des droits individuels, lorsque que le consentement remplace l’obéissance passive et qu’un droit de résistance à l’oppression est ainsi reconnu aux particuliers, choisissons de le suivre et travaillons à le prendre au mot !

Le projet du libéralisme politique n’est pas à amender il est au contraire à accomplir en tant que travail toujours ouvert et à venir. Ce qui suppose que nous vivions et pensions jusqu’au bout ses contradictions internes, ses tensions, qui se cristallisent aujourd’hui dans la montée en puissance d’une « biopolitique ». Autre nom pris par les formes multiples du pouvoir qui se diffusent à même les corps, en vue de leur préservation, et instituent une société de contrôle. Le souci de sécurité et de santé publique qui garantit la liberté-conservation des corps se payant alors d’un exercice liberticide du pouvoir.

Mais si la dénonciation du tatouage politique – du marquage du corps à travers ses empreintes physiques ou génétiques – ou encore de la criminalisation de la consommation de tabac est légitime, elle n’est juste et efficace que si elle entend maintenir et non supprimer la contradiction : non pas s’indigner romantiquement du souci de protection[141] en niant sa nécessité mais plutôt chercher les formes d’un nouveau progressisme qui vise ici à délimiter le souci de préservation en l’accordant à l’exercice des libertés individuelles.

Si au désir d’assurance généralisée correspond bien une forme d’asservissement protectionniste – à ne pas confondre d’ailleurs avec l’exercice de la terreur totalitaire – il est tout aussi vrai que le spontanéisme déréglé mène à la tyrannie des désirs. Métaphysiciens en diable, le « tout-sécuritaire » et le « tout-libertaire » persistent à mutiler l’existence politique en ne s’attachant qu’à une définition exclusive de la liberté et à sa satisfaction unique – soit  la liberté-conservation ou la liberté-déploiement.

Que vienne donc le temps d’une pensée qui ne soit plus celle des substances fixes et contradictoires, une pensé du processus dans lequel les contraires ne sont qu’apparents et s’engendrent mutuellement[142], le temps d’une politique qui soit celle d’un espace commun assumant de droit la confrontation réglée des intérêts, sa recherche des accords, nécessairement ouverte, ambiguë et toujours à reprendre dans la parole.

Voilà comment contribuer politiquement à « échapper à l’invivable et atteindre la liberté » ; contribuer car le propre d’une société ouverte est précisément de ne pouvoir contraindre à et si l’esprit en quête de pureté peut fictivement s’en plaindre – fictivement car aussitôt au pouvoir il commet les plus grandes injustices au nom de la plus grande justice – nous choisirons nous, corps-esprits libres, de nous en réjouir. Car s’ouvre une tâche infinie, qui s’honore de son inachèvement même, tant celui-ci commande toute transformation concrète qui soit à la hauteur d’un juste épanouissement.

Et nous n’oublions pas que cette politique donne les moyens d’une libération dont la pointe est antipolitique, car si « la vérité d’un corps libre dans une pensée et une parole libre » peut être favorisée elle ne peut être décrétée et politiquement incorporée : seuls le déploiement musical d’un corps-esprit singulier, son sens du temps épiphanique, de la connaissance sensible et de ses plaisirs, accomplissent le bonheur. D’où la nécessité d’articuler l’hédonisme politique à la guerre du goût, à toutes les armes antisociales de l’art, afin que, dans des espaces et des marges toujours plus nombreuses et centrales, fleurissent la liberté et la joie.

Jean-François PASCAL

Publié dans l’INFINI, n°88, Automne 2004, Gallimard


[1] Empédocle ; exergue choisi par Philippe Sollers pour Drame.

[2] Spinoza ; exergue choisi par Philippe Sollers pour La fête à Venise.

[3] Philippe Sollers, « L’éthique de Beckett », in La guerre du goût, Gallimard Folio, pp. 494-495.

[4] Hume, Enquête sur l’entendement humain, 2ème section.

[5] Les mathématiques seraient à l’origine dérivées de l’expérience, le nombre et la quantité seraient abstraits de nos observations ­­­­– le nombre proviendrait indirectement de la perception répétée des mêmes phénomènes­­­­ – avant de devenir des idées qui dans leur enchaînement rationnel ne doivent plus rien aux faits : « Tous les objets de la raison humaine ou de nos recherches peuvent naturellement se diviser en deux genres, à savoir les relations d’idées et les faits. Du premier genre sont les sciences de la géométrie, de l’algèbre et de l’arithmétique et, en bref, toute affirmation qui est intuitivement ou démonstrativement certaine. Le carré de l’hypoténuse est égal au carré des deux côtés, cette proposition exprime une relation entre ces figures. (…) Les propositions de ce genre on peut les découvrir par la seule opération de la pensée, sans dépendre de rien de ce qui existe dans l’univers. Même s’il n’y avait jamais eu de cercle ou de triangle dans la nature, les vérités démontrées par Euclide conserveraient pour toujours leur certitude et leur évidence. », Enquête sur l’entendement humain, Section IV, Première partie, Doutes sceptiques sur les opérations de l’entendement.

[6] Analyse qui, confrontée à l’évolution des sciences et aux enseignements de l’épistémologie, devrait être nuancée et précisée. Ainsi Gaston Bachelard montre bien dans le Nouvel esprit scientifique que les mathématiques découvrent et définissent des réalités qui sans elles ne seraient ni remarquées ni compréhensibles. Les paradoxes de l’espace-temps, des ondes-corpuscules, ne se laissent pas imaginer mais ne se saisissent qu’à travers leur définition mathématique.

[7] Par exemple à l’abolition de la division du travail et des classes à travers un processus révolutionnaire de terreur.

[8] Cette circulation dans laquelle les impressions-sensations, les signes et les idées symbolisent est ce qui nous importe : il ne s’agit pas ici de déterminer une relation de causalité qui déciderait de l’origine sensible ou rationnelle de l’idée mais plutôt d’établir l’existence d’une corrélation, d’une correspondance nécessaire entre les impressions-sensations et l’ordre des signes, des idées. Bien plus il s’agit d’un flux dont le langage ne peut pointer que les pôles, révélant ainsi un corps-esprit à l’œuvre.

[9] Cette expérience ne dépend pas directement de la question métaphysique de l’origine, de la nature et de la genèse des idées : soutenir que les idées sont innées, rationnelles, que le corps et l’esprit sont des substances de nature distincte n’empêche pas néanmoins de devoir penser leur nécessaire relation ou union. Songeons à Descartes qui sur fond de dualisme entre substance pensante et substance matérielle invite à penser les effets de l’union de l’âme et du corps en définissant notamment les passions comme des affections de l’âme ayant le corps pour cause. C’est plus particulièrement la glande pinéale qui assure selon lui l’interaction de l’âme et du corps manifestant par là leur union étroite. Les passions ne sont d’ailleurs pas mauvaises en elles-mêmes mais sont bien plutôt le langage de la nature en ce qu’elles visent à conformer l’âme au mécanisme et aux besoins du corps : « Elles incitent et disposent l’âme à vouloir les choses auxquelles elles disposent le corps », Les passions de l’âme, article 40.

Ainsi toute pensée dualiste est toujours une pensée des rapports de l’esprit au corps et son effort de distinction voire d’opposition ne s’accomplit que sur le fond d’un donné phénoménologique sans cesse réaffirmé celui de la corrélation expérimentale entre le corps et l’esprit. En ce sens l’ascète est celui qui se préoccupe le plus de son corps, celui qui montre le mieux que l’expérience temporelle est celle d’un corps-esprit.

On en voudra pour autre preuve que même dans la pensée la plus abstraite, celle qui ne paraît plus imager son objet, demeure une corrélation sensible : il y a toujours un certain apparaître de ce que je pense quand bien même celui-ci excède toute image (et l’on ne décidera pas ici s’il s’agit d’un écho essentiel révélant la racine empirique du processus d’abstraction ou d’un écho second, prolongement presque fortuit mais inévitable de l’union de l’esprit au corps).

[10] A Gérard de Cortanze dans l’essai biographique que celui-ci lui consacre : Philippe Sollers ou la volonté de bonheur, roman, Editions du chêne, p. 88.

[11] Délivrance, Entretiens entre Philippe Sollers et Maurice Clavel, Points-Seuil.

[12] « Nous avons plein d’hommes avant d’arriver au fait qu’il pourrait y en avoir un qui serait muni d’un corps et qui serait capable de dire à chaque instant », Philippe Sollers , « Le Corps de Morand », in L’Infini n° 83, Gallimard, p. 30.

[13] Philippe Sollers, « Dépassement du roman », in L’Infini n° 83, Gallimard, p. 22.

[14] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p 185.

[15] Philippe Sollers, « Le Corps de Morand », in L’Infini n° 83, Gallimard, p. 28.

[16] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 84 et aussi : « La science nouvelle sera un jour celle des proximités et des identités rapprochées multiples, la Proxi. Les bonnes et les mauvaises vibrations, les questions de voix et d’atomes, les preuves sensibles seront décisives. », Ibid., p. 63.

[17] Philippe Sollers, Une curieuse solitude, Points-Seuil, pp. 93-94.

[18] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 32.

[19] Philippe Sollers, Une curieuse solitude, Points-Seuil, p.142.

[20] L’expression est reprise par Gérard de Cortanze, op. cit., p. 80.

[21] Ibid., p. 82.

[22] Ibid., p. 86.

[23] Ibid., p. 83.

[24] Philippe Sollers, Studio, Gallimard, p. 28.

[25] Philippe Sollers, Paradis, extrait cité par Gérard de Cortanze, op. cit., p. 85.

[26] Philippe Sollers, Studio, extrait cité par Gérard de Cortanze, op. cit., p. 88-89.

[27] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 83.

[28] Ibid., p. 22.

[29] Gérard de Cortanze, op. cit., p. 95.

[30] « Par ruse ou dissimulation, du bon usage des maladies, je sèche l’école et le lycée, et préfère rester le plus souvent seul dans mon coin, où je me sens très bien », Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 83.

[31] « Beaucoup de souffrance mais pour beaucoup de plaisir », Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 83 ; « Dire, par exemple, que malgré la maladie, j’ai eu une enfance heureuse, n’est-ce pas déjà un beau coup de pistolet pendant le concert ? Dire, je suis malade douze années durant, dans le ravissement le plus total, car parallèlement au mal, je vis une vie extraordinaire, n’est-ce pas atypique ? »,Ibid., p. 26.

[32] « Comme j’étais malade, on m’apportait tout ce qu’on trouvait : bandes dessinées, romans policiers, romans d’aventures, beaucoup de conneries…Jusqu’à ce que survienne le choc de la poésie et immédiatement tout change  », Ibid., p. 63.

[33] « Le jardin, c’est le sujet heureux. Le repos dans le paradis. Evidemment, que voulez-vous, le paradis est un jardin », Ibid., p. 66.

[34] Ibid.

[35] Philippe Sollers, Studio, Gallimard.

[36] Philippe Sollers, « Les Passions de Francis Bacon », in La guerre du goût, Gallimard.

[37] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 85.

[38] Ibid., p. 96.

[39] Ibid., p. 86.

[40] Ibid., p. 91.

[41] Philippe Sollers, « Dépassement du roman », in L’Infini n° 83, Gallimard, p. 10.

[42] Ainsi que l’écrit Gérard de Cortanze, op. cit., p. 87.

[43] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 86.

[44] Philippe Sollers à André S. Labarthe dans le film que ce dernier lui consacre : L’Isolé absolu (titre repris à Roland Barthes, Sollers écrivain, Editions du Seuil).

[45] « Qui ne comprend rien à la musique ne peut rien comprendre à la métaphysique », Philippe Sollers, Femmes, Gallimard.

[46] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 54.

[47] Ibid., p. 116.

[48] « Sortir du temps ? Oui, du temps aliéné, prescrit. Le propos est toujours le même et aggravé par l’époque : comment disposer de la plus grande sensibilité au temps ? Qu’est-ce que c’est que de ressentir le temps d’une autre façon que celle qui vous est prescrite ? », Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 230. 

[49] Suivons Houellebecq , Approches du désarroi, dans la poésie du mouvement arrêté :  » Il n’a jamais été aussi simple qu’aujourd’hui de se placer par rapport au monde dans une position esthétique : il suffit de faire un pas de côté. Et ce pas lui-même, en dernière instance, est inutile. Il suffit de marquer un temps d’arrêt ; d’éteindre la radio, de débrancher la télévision ; de ne plus rien acheter, de ne plus rien désirer acheter. Il suffit de ne plus participer, de ne plus savoir ; de suspendre temporairement toute activité mentale. Il suffit, littéralement, de s’immobiliser pendant quelques secondes.  »

[50] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 126.

[51] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 172.

[52] Ibid., p. 222.

[53] « Et, brusquement, je sentis que c’était là ce qu’il me faudrait tâcher d’exprimer toute ma vie, ce sentiment d’inattendu vis-à-vis du monde et des corps, cette brusque assurance d’une harmonie et d’un bonheur incommunicables, certes, mais qui, pour moi-même, ne seraient parfaits que dans mon effort pour les redire », Philippe Sollers, Une curieuse solitude, Points-Seuil, p. 149.

[54] Gérard de Cortanze, op. cit., pp. 230-231.

[55] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 28.

[56] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 139.

[57] « Je savais que notre corps est si décisif dans notre conception du monde, que mon effort (si je décidais d’en accomplir un) devait porter sur la prévision aussi précise que possible de ses changements. Sans doute, me disais-je, la jouissance doit pouvoir s’acquérir comme une science et quelle autre pourrions nous servir ?… », Philippe Sollers, Une curieuse solitude, Points-Seuil, pp. 93-94.

[58] Philippe Sollers, Studio, Gallimard.

[59] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze , op. cit., p. 138. et aussi : « On reste comme ça, nus, par terre. On a douze ans. Tous les amoureux ont douze ans, d’où la fureur des adultes », Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 29.

[60] Dont parle bien Dominique Rolin : « En réalité quand on s’aime on se dit tout au départ. Une sorte d’adhésion totale, absolue, immédiate, qui conçoit à quel point certaines choses sont essentielles – comme le silence, le respect de l’autre …Il est à moi sans être mien. Je suis à lui sans être sienne, il le sait, je le sais, tout va bien ».

[61] Le Nouvel Observateur, août 1996.

[62] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 151.

[63] Philippe Sollers, Une curieuse solitude, Points-Seuil, et aussi : « La reconnaissance de l’amour – qui n’a plus rien à voir avec l’amour jaloux, ‘mystérieux’ ou inquiet – c’est ce que l’autre nous a appris sur nous-mêmes, et notre joie ce que nous lui avons découvert », Ibid.

[64] Philippe Sollers, Femmes, Gallimard.

[65] « Par bonheur on entend, dans l’ordre qu’on veut, le plaisir et la connaissance », Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 167.

[66] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 103.

[67] « Le plus beau des courages, celui d’être heureux », Joubert, mis en exergue à Une curieuse solitude.

[68] Philippe Sollers, Passion fixe, p. 109.

[69] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 135. Aversion du beau qui est, entre autres, l’envers du militantisme puritain de cette gauche prolétarienne à laquelle Olivier Rolin a appartenu et qu’il décrit si bien dans Tigre en papier : « Cette méfiance vis à vis de la beauté, prélude à la haine de la beauté, était une espèce de lèpre morale dont nos esprits s’étaient infectés. Et pourquoi ? (…) Peut-être tout simplement parce qu’elle résiste, la beauté, à cette terrible volonté de nivellement que nous avions ? Parce qu’elle est le contraire, ce qui distingue, ce qui est injustement donné aux uns, et refusé à la plupart ? (…) Nous méprisions aussi la beauté d’une église de campagne, qui n’est donnée ni refusée à personne en particulier, celle d’un ciel de nuages, celle des toits d’une ville (…) : et c’est ça qui ne va pas. La beauté fait dérailler, divaguer, et nous ce que nous aimions c’étaient les masses, comme on disait. Pas l’exception. Et puis il y avait une sorte d’assez dégoûtante socialisation du malheur », pp. 56-57.

[70] « Une fois de plus on part pour l’abolition de l’Etat et on arrive à son renforcement maximal. On part de l’autodétermination des masses et on arrive à leur anesthésie, à leur manipulation (…). Le sommeil par rapport aux monstres engendre une raison d’autant plus monstreuse qu’elle prétend totaliser la raison. Il faut refuser, encore refuser, toujours refuser, au nom de la liberté concrète », Délivrance, Entretiens entre Philippe Sollers et Maurice Clavel, Points-Seuil.

[71] Philippe Sollers , « La Mort du diable », in L’Infini n° 83, Gallimard, p. 47.

[72] Tigre en papier encore : « La pensée fanatique, c’est une pensée repliée sur elle-même, en zigzag, en accordéon, et sa violence vient de là, du fait que le dernier pli essaie de tenir tous les autres serrés, tassés, écrasés sous lui », p. 163.

[73] Tigre en papier, toujours : « Dans le tréfonds tremblant et véridique de toi-même tu penses surtout que les corps, et plus particulièrement ceux que tu désires, et plus particulièrement encore ce qui en eux est comme la signature de leur étrangeté, sont de purs volumes d’effroi. Et tu es effrayé de comprendre – enfin, de deviner – que si cette chose qui se balbutie au fond de toi, tu la dénies et la déguises en invoquant la « priorité de la politique » (…) pour dissimuler ta peur, alors c’est de proche en proche tout le discours où ta vie est prise, liée comme aux fils d’un espalier, qui pourrait n’être qu’une assez encombrante supercherie. (…) Tu n’as pas peur de te faire casser la tête ni d’aller en prison, mais tu as peur du sexe de Chloé : voilà la vérité », pp. 34-35.

[74] « Fantasmagorie du dix-neuvième siècle : les poètes maudits doivent mourir sous les ponts et de préférence clochards, alcooliques ou à l’asile », Philippe Sollers , « Contre le masochisme », in L’Infini n° 82, Gallimard, p. 22.

[75] Pourquoi croyez-vous que Casanova ou Dumas soient à ce point absents des manuels scolaires ?

[76] Philippe Sollers, « Liberté d’Henry Miller », in La guerre du goût, Gallimard Folio, p. 512.

[77] Casanova, Histoire de ma vie.

[78] Philippe Sollers, Casanova l’admirable, Gallimard Folio, p. 14.

[79] Histoire de ma vie, où l’on peut également lire : « Cultiver les plaisirs de mes sens fut, dans toute ma vie, ma principale affaire ; je n’en ai jamais eu de plus importante. Me sentant né pour le sexe différent du mien, je l’ai toujours aimé, et je m’en suis fait aimer tant que j’ai pu. J’ai aussi aimé la bonne table avec transport, et passionnément tous les objets faits pour exciter la curiosité. »

[80] Philippe Sollers, Le Cavalier du Louvre, Vivant Denon, Plon, p. 262.

[81] Philippe Sollers, Mystérieux Mozart, Plon, p. 60.

[82] « En somme la notion de péché concerne l’humanité toute entière sauf vous ? Mais oui, innocent dans un monde coupable. Il faudrait me chauffer les pieds pour me faire dire le contraire », Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 168. Et aussi : « Ce qui me frappe d’abord, c’est mon absence de culpabilité. Toute ma vie, j’aurais plus ou moins essayé d’apprendre, comme on m’y invitait, à me sentir coupable…Je n’y arrive pas, je l’avoue…Je me sens innocent…Ou pire : pardonné, racheté, sauvé…C’est étrange. Aucun sens moral ? Au contraire…Mais uniquement intellectuel, dirait-on », Philippe Sollers, Femmes, Gallimard.

[83] Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 108.

[84] Ibid., p. 113.

[85] Ibid., p. 110.

[86] « Ce n’est pas rien que d’assister au fait que des paroles changent la réalité ! Vous n’êtes pas obligé d’y croire, mais tout de même, quelle charge ! », Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 247.

Mystères et beautés du christianisme dans lequel le Verbe créateur se fait chair, incarnation et résurrection, corps de gloire.  

[87] Ibid.

[88] « C’est quelque chose qui vient d’une sensation profonde : le maximum de vérité s’y signale par le fait que tous les sens participent à leur propre approbation. La vue, le nez, l’ouïe, etc. Tout cela est dû à ma forte imprégnation catholique remontant à l’enfance », Philippe Sollers à Gérard de Cortanze, op. cit., p. 113.

[89] Lautréamont encore : « L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres ».

[90] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, pp 54-55.

[91] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 243.

[92] Philippe Sollers, Un amour américain, Mille et Une Nuits.

[93] « On est là pour détruire la destruction. C’est un don », Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 90.

[94] Ibid., p. 89.

[95] Ibid., p. 214.

[96] Philippe Sollers à Maurice Clavel.

[97] Entendez-vous toutes les postures suicidaires de l’heure, sociales et politiques ?

[98] Philippe Sollers, « Contre le masochisme », in L’Infini n° 82, Gallimard, pp. 18-22.

[99] Philippe Sollers, « La Mort du diable », in L’Infini n° 83, Gallimard, pp. 39-47.

[100] Ibid.

[101] Heidegger, Lettre sur l’humanisme.

[102] Philippe Sollers poursuit ainsi : « Joyce a su mettre en rapport, dans le monologue de Molly Bloom, cette négation incessante propre au spirituel avec ce qu’il a appelé sur le versant féminin, la ‘chair qui toujours dit oui’, ce qui est, bien entendu, une autre façon de dire non, comme ne le verra jamais la crédulité sexuelle », « La Mort du diable », in L’Infini n° 83, Gallimard, p. 46.

[103] Philippe Sollers, « La Mort du diable », in L’Infini, n° 83, Gallimard, pp. 44-45. En écho, Passion fixe : « Voilà deux corps qui ont fait des choses sales et répréhensibles, c’est impardonnable, inadmissible, la séparation doit être maintenue coûte que coûte, la haine, le soupçon, la réprobation. Le Diable veille à brouiller les ondes, le sexe déchiffré et joué le dérange », Gallimard, p. 158.

[104] Ce que montrent les récits des acteurs du génocide rwandais recueillis par Jean Hatzfeld dans Une saison de machettes : « Le conseiller nous a dit à la ronde que dorénavant on ne devait plus rien faire d’autre que de tuer des Tutsis. Nous on a bien compris que c’était un programme définitif. (…) On avait à faire et on faisait du mieux qu’on pouvait. (…) On obéissait de tous côtés et on s’en trouvait satisfaits. (…) Puisque je tuais souvent, je commençais à sentir que ça ne faisait rien. Je ne saisissais pas de plaisir, je savais que je ne serai pas puni, je tuais sans conséquences, je m’adaptais sans problème. Je partais le matin sans gêne, j’étais pressé d’aller, je voyais que le travail et le résultat était bénéfique pour moi, c’est tout. Pendant les tueries, je ne considérais plus rien de particulier dans la personne tutsie, sauf qu’elle devait être supprimée. Je précise qu’à partir du premier monsieur que j’ai tué jusqu’au dernier, je n’ai regretté personne ».

[105] Qui ne sont plus même reconnus – la catégorie abstraite ‘Tutsi’ remplaçant le corps singulier et l’individu : « On ne voyait plus des humains quand on dénichait des Tutsis dans les marigots. Je veux dire des gens pareils à nous, partageant la pensée et les sentiments consorts » ; « Au fond, un homme c’est comme un animal, tu le tranches sur la tête ou sur le cou, il s’abat de soi. Dans les premiers jours, celui qui avait abattu des poulets, et surtout des chèvres, se trouvait avantagé ; ça se comprend. Par la suite, tout le monde s’est accoutumé à cette nouvelle activité et a rattrapé son retard…le boulot nous tirait les bras », Une saison de machettes, Seuil.

[106] « Permettez-moi de reprendre Kafka : ‘Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi’. (…) Il suffit d’un certain entraînement pour convoquer l’enfer et le faire mourir à ses pieds. Il ne demande que ça », Philippe Sollers, « La Mort du diable », in L’Infini, n° 83, Gallimard, p. 44.

[107] « Continuons avec Shakespeare. Voilà quelqu’un que le Diable n’impressionne pas. Quelqu’un de tenace, devant qui le diabolique n’a pu faire autrement que de se montrer. La mauvaiseté de la sorcière, où s’est-elle mieux révélée que chez lui ? Entendez Lady Macbeth. Ecoutez sa voix. (…) S’il fut un enchanteur, un magicien, c’est pour avoir su retourner la sorcière –  passer du tragique de Macbeth à cette nuance de comique qui résonne dans la dernière pièce : La Tempête. (…) De ce point de vue, il n’y a pas d’autre révolution que celle qui consiste à faire jouir Miranda avant qu’elle ne devienne Lady Macbeth », Philippe Sollers, « La Mort du diable », in L’Infini, n° 83, Gallimard, p. 46.

[108] Lautréamont, Poésies.

[109] Et suivre « l’indemne (qui) est en effet ce qui s’échappe de la damnation, ce qui permet de faire un bon hors du rang des damnés. L’indemne se dirige vers le salut et la grâce ». Philippe Sollers, « La Mort du diable », in L’Infini, n° 83, Gallimard, p. 44.

[110] Ibid.

[111] Aphorisme de Raoul Vaneigem, repris par Philippe Sollers, « Dépassement du roman », in L’Infini, n° 83, Gallimard, p. 25.

[112] Philippe Sollers, Portrait du joueur, Gallimard

[113] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard

[114] Délivrance, Entretiens entre Philippe Sollers et Maurice Clavel, Points-Seuil.

[115] Philippe Sollers, Casanova l’admirable, Gallimard Folio, p. 34.

[116] Philippe Sollers, Passion fixe, Gallimard, p. 109.

[117] Suivons Montaigne : « Il faut étendre la joie, mais retrancher la tristesse ».

[118] Philippe Sollers, Casanova l’admirable, Gallimard Folio, p. 34.

[119] Ibid., p. 35.

[120] Ibid.

[121] « Derrière le masque on se promène, on dort, on dîne seul, on écoute de la musique, on lit, on travaille », Gérard de Cortanze, op. cit., p.185.

[122] Philippe Sollers,  « Nietzsche, encore », in L’Infini n° 84, Gallimard, p. 16.

[123] Ibid., p. 21.

[124] Ibid.

[125] Ibid.

[126] Délivrance, entretiens entre Philippe Sollers et Maurice Clavel, Points-Seuil.

[127] Ibid.

[128] Ibid.

[129] Dont L’Histoire de la sexualité de MichelFoucault rend bien compte.

[130] Délivrance, entretiens entre Philippe Sollers et Maurice Clavel, Points-Seuil.

[131] Les Particules élémentaires, Flammarion, pp. 56-58 ; et aussi : « Les femmes qui avaient eu vingt ans aux alentours des « années 68 » se trouvèrent, la quarantaine venue, dans une fâcheuse situation. Généralement divorcées, elles ne pouvaient guère compter sur cette conjugalité – chaleureuse  ou abjecte – dont elles avaient tout fait pour accélérer la disparition. Faisant partie d’une génération qui – la première et à un tel degré – avait proclamé la supériorité de la jeunesse sur l’âge mur, elles ne pouvaient guère s’étonner d’être à leur tour méprisées par la génération appelée à les remplacer. Enfin, le culte du corps qu’elles avaient puissamment contribué à constituer ne pouvait, à mesure de l’affaissement de leurs chairs, que les amener à éprouver pour elles-mêmes un dégoût de plus en plus vif – dégoût d’ailleurs analogue à celui qu’elles pouvaient lire dans le regard d’autrui (…) pour les femmes, dans la quasi-totalité des cas, les années de la maturité furent celles de l’échec, de la masturbation et de la honte », Ibid., pp. 133-134.

[132] Traité du Gouvernement civil, Garnier-Flammarion, p. 206.

[133] Imperfection que Locke pense en terme religieux de la même manière que la loi naturelle est autant pour lui une loi de la raison qu’une loi de Dieu.

[134] Traité du Gouvernement civil, Garnier-Flammarion, pp. 163-164.

[135] Contrat social, livre I, chapitre 7.

[136] Plus soucieux, quant à lui, de la protection des libertés individuelles.

[137] Le pouvoir du gouvernement civil selon Locke ne doit pas s’étendre plus avant que ne le réclame la garantie du bien public (lequel désigne ici la somme des biens civils et des droits individuels et non la volonté générale).

[138] Et nous rappellerons à l’esprit pur qu’il ne pense que le ventre plein. Plus généralement que plaisir et bonheur supposent une liberté à l’œuvre qui n’est possible que si la survie laisse place à la vie.

[139] Celle que promeut l’Etat lorsqu’il est tout puissant et dont la généralité et l’abstraction se retournent le plus souvent en paralysie et en injustices réelles.

[140] Ce renoncement volontaire de chaque individu à son droit naturel définit le consentement des citoyens aux lois de l’Etat.

[141] Sécurité et santé dont on bénéficie soi-même confortablement…

[142] En un mot qui en demandera cent, il nous faut devenir chinois.

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